Au milieu du XIXe siècle, elle ne se cantonnait plus à un sujet de débat au sein de la sphère cultivée. La presse publiait des romans-feuilletons qui faisaient le succès d’auteurs comme Alexandre Dumas, Paul Féval ou Eugène Sue. Parmi ces écrivains, Élie Berthet, féru de croyances populaires, a développé en 1858 l’idée qu’il y avait là un mystère à éclaircir. Pour répondre aux attentes des abonnés du Journal pour tous, le romancier a abandonné un moment la piste du simple loup, au bénéfice d’un pauvre diable surnommé Jeannot-Grandes-Dents.

Des romans-feuilletons

Dans les années 1930, l’idée d’une association entre un marginal et une bête est reprise à la fin de sa vie par un autre romancier, Abel Chevalley : sa fiction, émaillée de citations empruntées aux archives, aux gazettes ainsi qu’à l’abbé Pourcher qui collecte la mémoire sur cette histoire en 1889, s’appuie sur les prétendus souvenirs d’un témoin des méfaits de la Bête. Menée dans un style limpide, l’intrigue se noue en dosant des matériaux historiques qui jettent le discrédit sur le récit « officiel » de la Bête. Dans cette prétendue manipulation, François Antoine, le porte-arquebuse du roi qui avait mis un coup d’arrêt au drame en tuant un énorme loup en septembre 1765, revêt le visage d’un imposteur. Ce roman historique captivant, publié post-mortem en 1936, séduira longtemps. La Bête du Gévaudan de Chevalley popularise l’hypothèse du meneur de loup en attribuant à un paysan du cru, Antoine Chastel, ravalé à un homme quasi sauvage, la paternité des ravages.

Le porte-arquebuse du roi, qui avait mis fin au drame en tuant un énorme loup en 1765, revêt soudain la figure de l’imposteur.

Dans l’ombre de la Bête, la figure du comte de Morangiès commence à prendre les traits d’un « affreux personnage ». Désormais les ravages ont au moins un « coupable », les faits divers se transforment en affaires criminelles, et il importe de démêler les coupables des innocents. Cette mise en perspective littéraire, très cavalière à l’égard des réalités du passé, instaure un tribunal promis à un long succès.

Dix années plus tard, Henri Pourrat, chantre des traditions de l’Auvergne, prolonge la fiction. Son Histoire fidèle de la Bête du Gévaudan (1946) reprend le savoir des folkloristes sur les loups-garous tout en dressant un portrait imaginaire du fils de Jean Chastel, Antoine. « Sur le cadet, des bruits couraient. Il avait vécu chez les huguenots du Vivarais, hanté les galériens de Toulon, été pris par les princes d’Alger qui avaient fait de lui un valet de ménagerie chargé de nourrir et d’apprivoiser les bêtes féroces […]. Évadé ou racheté, il était revenu au pays […].

Jean Chastel avait su l’amener à un incroyable retournement : du meneur de loups qui envoyait la Bête égorger enfants et femmes, il avait fait celui qui l’avait envoyée tomber d’elle-même sous les balles bénites. » Avec Pourrat, Antoine Chastel devient le principal coupable, et son association avec son père ouvre la porte à un tandem infernal promis à une belle postérité.

Jean-Marc Moriceau, Pôle rural, MRSH-Caen