Ils étaient plus de 5.000 agriculteurs à attendre les annonces du gouvernement jeudi après-midi place de la Nation, à Paris. Derrière eux, leurs 1.700 tracteurs étaient garés le long du cours de Vincennes, au grand plaisir des parisiens, semblant acquis à leur cause. Cette journée est venue couronner près de 500 actions syndicales menées sur tout le territoire depuis le début de l'été. Autant dire que les espérances étaient à la hauteur des efforts engagés. 

« Vous n'êtes pas venus pour rien, tout n'est pas réglé mais votre mobilisation a permis de franchir un grand pas », a assuré Xavier Beulin, président de la FNSEA, vers 15h00, après avoir énuméré les promesses de Matignon. Une posture mal reçue par ses troupes : si l'engagement de Manuel Valls à faire « une pause sur les normes » a été applaudi par l'assemblée, les sifflets se sont abattus sur la batterie de mesures d'urgence rapportées en tribune. De même que sur les derniers mots de Xavier Beulin souhaitant un bon retour aux différents convois, mots couverts par le hurlement de sirènes énervées. Visionnez notre reportage VIDEO.

Le micro s'est tu, les sifflements se calment. Un groupe d'éleveurs aveyronnais dont la colère rouge s'affiche sur les T-shirts échange des mimiques consternées. « Ça va continuer pareil, comme depuis dix ans », lâche l'un d'eux. Pire : certaines mesures annoncées triomphalement seraient « suicidaires » : « Une année blanche, ça veut dire une année de plus où on ne pourra pas faire de nouveaux emprunts, donc de nouveaux investissements, même si on en a besoin. Et les aides disponibles aujourd'hui ne le seront peut-être plus quand on aura de nouveau la possibilité d'investir... »

La reconquête des marchés extérieurs sur lesquels Xavier Beulin met l'accent ? « Il faudrait d'abord réussir à vendre en France, coupe un éleveur de porc et bovins viande. On exporte à peine 15 % de viande porcine mais si l'export dégringole, c'est 100 % de la production qui voit son cours chuter... » Mais pour mieux valoriser la production française, encore faudrait-il que l'aval joue le jeu de la traçabilité : « On note dès qu'on soigne ou déplace un animal, mais la traçabilité disparaît complètement après l'abattage ».  Alors l'éleveur aimerait au moins une simplification de ces normes qui étouffent les agriculteurs, mais aussi les petits commerçants, les artisans...

Drapeaux de la FDSEA en berne

« Aujourd'hui, les seuls métiers où on est bien payé sans trop se fatiguer, c'est en politique », ironise-t-il. Et dire que, pour changer la vie des producteurs de porcs, « une hausse de 20 centimes par porc ne coûterait que 20 € par habitant par an... » Le petit groupe rentrera ce soir en Aveyron, calmement mais toujours en colère.

« Nous ne sommes pas venus chercher l'aumône, nous voulons des prix », pouvait-on entendre un peu partout. « Je n'aimerais pas être à leur place, mais nos leaders syndicaux nous ont déçus », confiait de son côté un jeune éleveur de la Manche, malgré les aides promises. Du côté de la Bretagne, le discours n'est pas plus tendre : « On attendait des mesures concrètes sur notre compétitivité, on a encore des pansements », a regretté le président des JA du Finistère, devant des militants très remontés. Pour lui, « Xavier Beulin n'a fait que rapporter les annonces du Premier ministre. Il devait bien savoir en montant en tribune que son discours était creux. Mais il a fait le job... »

A la tête d'un convoi de 70 tracteurs, les agriculteurs finistériens étaient prêts à en découdre en fin de journée. Les troupes hésitaient : piquer sur les Champs-Élysées, au risque de perdre le capital sympathie acquis durant cette journée auprès de la population, ou bien repartir gentiment malgré la déception. Leurs chefs ont tranché : ils suivront les consignes nationales. « Pas de gaieté de coeur », mais « pour des impératifs logistiques, car nous avons de la route et nos exploitations nous attendent », ont-ils expliqué. Ne pouvant toutefois pas en rester là, ordre a été donné de mettre en berne les drapeaux de la FDSEA accrochés aux tracteurs. Presque un désaveu.

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Alain Cardinaux et Bérengère Lafeuille