Venus en bus depuis l'Aveyron, un éleveur témoigne au pied de la statue de la place de la Nation à Paris décorée aux couleurs de son département. « Nous sommes mobilisés depuis des mois contre l'extension des zones vulnérables. Je suis monté à Paris, car on a l'impression de ne pas être écouté en local. » Cet éleveur allaitant, en Gaec avec son frère et son fils, se dit inquiet des conséquences de la sécheresse. « Moi, avec mon système extensif, je ne me plains pas trop. Mais comment vont faire les laitiers qui n'ont pas de stocks fourragers ? L'automne va être très difficile. »

Pour les producteurs de lait justement : « Ils n'ont pas tapé assez fort. Tout ce qui a été annoncé par Manuel Valls se fera encore sous conditions, soulignent Dominique Daniélou, producteur laitier du Morbihan. Notre lait est payé 300 à 310 euros les 1.000 litres quand il faudrait 350 euros. Nous n'attendions pas plus. » Eux non plus ne veulent plus « rester à hurler dans leur coin ». « Si on n'étaient pas venus, on n'auraient pas été légitimes. » Ils promettent d'être vigilants sur la suite. « Ce qui nous déplait le plus, c'est le comportement des coopératives. On les a créées et c'est elles qui nous gouvernent ! Elles nous échappent. On nous appelle chefs d'entreprise quand on veut nous brosser dans le sens du poil. Mais vous connaissez beaucoup de chefs d'entreprise qui se font faire leurs factures par leurs clients ? On est intégrés. Nous sommes la variable d'ajustement : vous en connaissez beaucoup des industriels qui vendent à perte ? Heureusement que l'on a nos collègues sur place, les Cuma. On se soutient dans notre coin. »

« On a l'impression d'être impuissants devant le monde économique, devant nos coopératives. Quand les agriculteurs en viennent à manifester devant leurs outils de production, les abattoirs de leur coopérative, il y a un gros problème », reconnaît Jean-Michel Garry, agriculteur à Gencay. Néanmoins, les réactions au discours d'aujourd'hui inquiète cet élu de la FDSEA de la Vienne : « Les Bretons et, en particulier, les Finistériens n'ont pas l'air contents des annonces. Pourtant, Xavier Beulin fait un travail colossal pour réunir la profession. Du coup, là, on est inquiets devant les réactions hostiles. On a besoin de solidarité. Il faudra renouer avec eux. »

Olivier Launay (photo de gauche), de la FDSEA de la Sarthe, reconnaît aussi le travail mené par le président de la FNSEA : « Xavier Beulin a fait le job ! Il nous a rapporté les réponses qu'on lui a données. Maintenant, l'Etat doit respecter ses engagements, mieux que ceux qu'il avait pris en juin. » Même discours du côté de Cyrille Terrien (photo de droite), producteur de viande bovine et de volailles bio dans le Maine-et-Loire : « Beaucoup de travail reste à faire. Si tout est respecté, c'est un pas en avant. Mais nous serons vigilants après la déception face aux autres promesses de juin. » Thomas Gillic, président des JA du Bas-Rhin, estime que « ce qui est annoncé est un levier important. Mais il faut des actes tout de suite, pas au printemps ! »

Francois Fleys, éleveur laitier en Aveyron, ne dit pas autre chose : « Ce plan de soutien nous aide à court terme. Mais l'avenir ce sont des prix. Les industriels investissent à l'étranger pour faire travailler des esclaves. Et nous, on vend toujours nos produits au même prix depuis 20 ans. Mon lait est payé 31 centimes le litre. Il m'a fallu le prix de 5 litres de lait pour payer un café au comptoir ici place de la Nation. Heureusement nous avons eu un soutien incroyable des parisiens, des encouragements ! »

La déception a aussi gagné les rangs du Puy-de-Dôme. « Nous sommes déçus, lâchent Denis Gachon et Bruno Cotte, éleveurs dans la région d'Ambert, après le discours de Xavier Beulin. On attendait un peu plus même si on sait que c'est compliqué ». Au-delà des aides d'urgence, eux aussi admettent qu'il faut surtout des prix. « On ne veut plus produire à perte. Il y a eu des manifestations déjà dans notre département. Nos épouses étaient parmi nous même si elles ne sont pas agricultrices car elles voient l'état délabré des finances de nos exploitations et par ricochet... de la famille. Notre coût de production est de 300 euros pour 1.000 litres de lait avant toute rémunération. On nous le paie à ce prix. Il faudrait 70 euros de plus pour pouvoir se rémunérer. »

Malaise chez les céréaliers aussi

Les céréaliers étaient présents sur la place de la Nation jeudi. Ceux de l'Oise étaient d'abord là pour « faire bloc ». S'ils espéraient que les éleveurs obtiennent quelques aides d'urgence pour sortir la tête hors de l'eau, ils attendaient surtout une vision à long terme pour l'agriculture française en général. Car les céréales ne sont pas épargnées par la crise : « Cette année, les rendements et la qualité est bonne, mais les prix ont chuté : je produis du blé à 160 €/t alors que la cotation rendu Rouen est tombée à 150 €/t », témoigne un céréalier. Il s'inquiète aussi de la dérégulation des marchés sucriers, vu l'état dans lequel a plongé le marché du lait depuis la fin des quotas.

« La solution n'est pas simple », renchérit un collègue, qui ne sait pas s'il faut miser sur l'exportation ou se concentrer sur le « manger français ». Il reprend le leitmotiv du leader de la FNSEA : « Moins de normes pour être compétitifs. » Pourtant, ces céréaliers, qui refusent tout clivage qui les opposerait aux éleveurs, restent nuancés : « Faut pas croire qu'on est forcément pour une libéralisation à tout va, ni qu'on s'agrandit pour le plaisir. Pour un modèle de ferme familiale à taille humaine, je signe tout de suite ! Mais s'il faut se battre avec les ex-kolkhozes de l'Allemagne de l'Est, si ce sont ces gigantesques fermes qui donnent le ton, on ne s'en sortira pas... ».

« Nous subissons une surenchère de normes : directive nitrates, plan Ecophyto qui vise à réduire de 50 % l'usage des phytos d'ici à 2025... expliquent aussi Philippe, venu de la Côte-d'Or, et Benoît, céréalier dans la Marne. « Mieux utiliser les phytos et si possible en utiliser moins, pour la santé de tous et pour l'environnement, nous sommes d'accord. Nous vivons dans notre environnement, nos enfants y grandissent, nous sommes responsables. Mais il faut chercher à réduire l'impact sur l'environnement avant de chercher juste à réduire les phytos ! Il faut rester performant et compétitif ! »

Didier, céréalier dans l'Isère, est, quant à lui, venu en train de Grenoble pour dénoncer les distorsions de concurrence avec les autres pays européens en matière de cotisations de MSA, d'homologation différentes de produits phyto, de coût de la main-d'oeuvre... Pour lui, la sécheresse subie depuis ce printemps a aussi fortement affecté ses rendements. Un triste constat qui s'ajoute aux prix en chute depuis deux mois. Les mesures de report proposées par le gouvernement ne le satisfont pas. « Ça ne fait que repousser le problème. » Ça fait quatre ans que ce jeune agriculteur s'est installé, certains jours il regrette. « Je passe trop de temps à remplir des papiers, à répondre aux normes, comme les SIE dernièrement. » Pour Didier, ce sera la cinquième manifestation depuis le début de juillet. « Il faut que ça bouge », implore-t-il presque. Comme beaucoup, il sera à Bruxelles le 7 septembre pour la grande manifestation européenne.

67 tracteurs et cinq bus ont aussi fait le déplacement de l'Aisne vers Paris. Parmi eux, Didier Roux, céréalier, juge les annonces « timorées ». Sa principale motivation pour participer à la manifestation : le ras-le-bol du trop-plein de normes. « Quand les normes prennent le pas sur les alternatives techniques, nous sommes dans l'impasse, comme par exemple pour les traitements du colza », surenchérit un collègue du département, Thibault Colzy. Pour Bernard, venu de l'Aisne en tracteur, 250 km aller-retour, les mesures ne suffisent pas. « On veut des prix, moins de charges et moins de cotisations sociales. »

Un peu plus loin discutent trois jeunes céréaliers du Bassin parisien. L'un arbore un t-shirt Coordination rurale, l'autre un autocollant FDSEA-JA, le troisième n'a pas d'étiquette. « Les clivages on s'en fiche, on a tous les mêmes problèmes », expliquent-ils en substance. Ce qu'ils attendent ? Ils ne savent pas bien. Ce qu'ils dénoncent : « Trop de normes, et pas de visibilité sur notre métier. »

Témoignages recueillis par Aurore Coeuru, Bérengère Lafeuille, Florence Melix et Marie-Gabrielle Miossec