Ils n’habitent pas la Creuse, mais François et Bruno Verdonnet semblent incarner les producteurs que Jean-Baptiste Moreau et Joël Labbé veulent encourager. Ils sont venus de ce matin de Bossey, en Haute-Savoie, afin de participer à cette table-ronde organisée par les parlementaires et veulent apporter, eux aussi, des arguments en faveur de la légalisation du cannabis à vocation thérapeutique pour les personnes atteintes de cancers, de scléroses en plaques ou de maladies chroniques.

L‘exploitation des frères Verdonnet se trouvant à cheval sur la frontière franco-suisse, François et Bruno ont profité de la législation autorisant la vente de cannabis à bas taux de THC chez nos voisins helvètes pour développer cette production particulièrement rentable. « On produit des fleurs du côté français, explique François, et on produit du cannabis du côté suisse via une seconde société. »

Un chiffre d’affaires alléchant

Les deux frères cultivent le cannabis dans une serre de 1 800 m² sur dalles de béton, avec un éclairage naturel doublé de lampes. Près de 1 000 m² sont réservés à la croissance des plants, et le reste à la floraison. « Car les deux stades exigent des durées d’ensoleillement différentes. » Trois personnes s’occupent à temps plein des serres. « Il y a un peu de nettoyage et d’effeuillage, mais c’est plus rapide que sur les aromatiques », souligne Bruno. Les pots sont récoltés tous les quinze jours sur la bande arrivée à maturité, permettant d’obtenir 8 kg à 15 kg de cannabis selon la saison.

Les frères Verdonnet cultivent déjà 1 800 m² de cannabis à bas taux de THC en Suisse. © I. L./GFA

Après séchage, la production est actuellement vendue en gros, à Swiss Pharma. « On a eu une chute de prix en trois ans, raconte François, mais ça reste très rentable. » Le kilo serait acheté aux frères Verdonnet entre 1 200 et 1 800 francs suisses, le kilo, soit 1 000 à 1 600 euros. Le chiffre d’affaires des exploitants se situerait ainsi aux alentours de 28 300 € par mois, avec des charges limitées à la main-d’œuvre, à l’éclairage, aux produits de biocontrôle, et à l’achat de terreau « agriculture biologique ».

Entre les lampes, les terres, la serre et le système d’irrigation, les exploitants français, le jour où ils pourront se lancer, auront à débourser au moins 1 million d’euros pour s’équiper. « Ce n’est pas intéressant de partir de zéro, estime François Verdonnet. Mieux vaut mieux louer une surface. » Les candidats à la diversification devront aussi se former. « Ce n’est pas une culture simple », rappelle Bruno Verdonnet. Si les auxiliaires permettent de contrôler les pucerons, le botrytis peut ainsi rapidement détruire les bourgeons de fleurs.

Quelle législation pour le cannabis ?

Une ferme comme celles des Verdonnet est aujourd’hui illégale en France. Pour Yann Bisiou, maître de conférences en droit privé et science criminelle, le droit français dispose cependant déjà des outils permettant de légaliser le cannabis thérapeutique. « Il y a dans le code de la santé publique une catégorie qui s’appelle les dispositifs médicaux, mais également une autre, les produits réglementés dans l’intérêt de la santé publique, qui n’a pas été organisé et dans laquelle tout reste à écrire. »

Ce cadre permettrait de définir trois catégories de commercialisation. La première correspondrait à des prescriptions médicales des dérivés du cannabis, la seconde permettrait aux patients de consommer l’ensemble des parties de la plante pour soulager leurs douleurs, et la troisième définirait un cannabis de « bien-être », semblable à celui déjà commercialisé en Suisse. « Nous serions bien avisés, estime le professeur, de faire comme les Suisses en définissant un taux maximal de THC et en autorisant une commercialisation facile. »

« Il faut voir les choses à travers les yeux du patient. Et le patient a mal. » Comme Olivier Véran, député de la République en marche (LREM) de l’Isère et médecin neurologue, Jean-Baptiste Moreau (LREM) et Nicolas Turquois (Modem) affichent la même hâte pour mettre en œuvre ces nouvelles dispositions légales. « Il n’y a pas de raison que ça traîne trop », poursuit Olivier Véran, qui veut « éviter de remuer la vase parlementaire ».

Les élus souhaiteraient ainsi lancer des sites de productions de feuilles ou de fleurs de cannabis thérapeutique, avec un circuit de distribution nominatif, qui permettrait d’obtenir une étude rapide sur les patients. Le président de la République, confient les députés, aurait même déjà autorisé des expérimentations « extralégales ».

Le verrou des évaluations sanitaires

Du côté du ministère de l’Agriculture, en revanche, on tempère. « Nous considérons que l’enjeu prioritaire est l’enjeu sanitaire, et nous serons très vigilants là-dessus », prévient Valérie Métrich-Hecquet, directrice générale de la performance économique et environnementale au sein du ministère. Un comité au sein de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a été créé sur le sujet du cannabis thérapeutique, et devrait rendre ses conclusions prochainement.

La filière du chanvre, quant à elle, s’annonce prête. « Nous avons déjà des variétés qui permettront la production de CBD dès l’autorisation de récolter les inflorescences, ce qui permettra d’apporter de la valeur ajoutée », annonce Nathalie Fichaux, la directrice de l’interprofession du chanvre (InterChanvre). Pour elle, la surface de 17 000 hectares semés en chanvre pourrait croître fortement si la législation évolue dans le sens espéré par les parlementaires du centre. « La production devra être réalisée sous serre, précise-t-elle, pour éviter les contaminations entre les parcelles ».

Des réunions ont déjà eu lieu au niveau ministériel à la demande d’InterChanvre. « On trouvait qu’il y avait une distorsion de concurrence avec les producteurs européens qui vendent du CBD (1) en France, alors que nous n’avons pas le droit de le produire », dénonce Nathalie Fichaux. Dans le cadre des discussions avec InterChanvre, le ministère de l’Agriculture était même prêt en juin à proposer un décret autorisant la récolte de l’inflorescence. Le texte, cependant, aurait été ralenti au cours de l’automne par le ministère de la Santé.

La manne, si elle s’ouvre, profitera-t-elle seulement aux agriculteurs ? « On peut s’inquiéter quand on voit ce qu’il se passe à l’étranger », lance Didier Caraes, chargé de mission à l’APCA. De grandes entreprises se sont déjà lancées à la conquête du marché du cannabis thérapeutique au Canada, aux États-Unis ou même en Uruguay, en créant de toutes pièces de nouvelles filières dont les producteurs sont absents.

Ivan Logvenoff

(1) CBD est l’abréviation du terme « cannabidiol », l’une des molécules présentes dans le cannabis, qui n’aurait pas d’effet stupéfiant, et dont la consommation est légale en France, sous réserve que les produits ne contiennent pas de THC (2).

(2) THC, ou delta-9-tétrahydrocannabinol, est la molécule active du cannabis, qui lui confère son effet stupéfiant.