C’est la 12e victime depuis juin d’un loup anthropophage surnommé « la Bête de Bailleau-l’Evêque », qui égorge femmes et enfants à quinze kilomètres à la ronde des forêts du Thymerais à Auneau. Le 31 décembre, un enfant de 3 ans, emporté à Levainville, allonge la liste.

Depuis quelques semaines, l’Orléanais vient de sortir de trois années de terreur, au cours desquelles des « loups carnassiers » – c’est-à-dire friands de chair humaine –, sortis de la forêt, ont dévoré de nombreuses victimes.

Victimes blessées, tuées ou dévorées

« Nous en comptons déjà plus de deux cents qui ont été blessées, tuées ou dévorées, rapporte le curé de Saint-Jean-de-Braye, qui demande aux paysans de sortir avec leur fusil. » Les victimes s’égrainent sur une vingtaine de paroisses, notamment Saran, Fleury-les-Aubrais, Cercottes, Ormes, Saint-Jean-de-la-Ruelle, Chanteau, Marigny, Andeglou-Chevilly, Saint-Lyé, Boigny, Rebréchien, Vennecy, Traînou, Sully-la-Chapelle, Mardié, Chécy et Saint-Jean-de-Braye.

Le 1er décembre, le contrôleur général Pontchartrain ordonne de faire une battue pour tuer « le loup qui mange les enfants ».

Mais les ravages de loups remontent jusqu’à Paris, s’approchant des résidences aristocratiques qui parsèment le sud de l’Île-de-France. Le 1er décembre, le contrôleur général Pontchartrain ordonne de faire une battue pour tuer « le loup qui mange les enfants » aux environs de Montlhéry (Essonne). L’une de ses premières proies est un enfant étranglé le 29 octobre, dont les entrailles sont retrouvées près du parc de Fontenay-lès-Briis (Essonne). Rien n’y fait. Dans le même secteur, le 3 février suivant, le curé de Saint-Jean-de-Beauregard inhume la tête de Marie Mignet, ramassée dans les bois, véritable petit chaperon rouge, à moins de 30 kilomètres de Paris : « Ce jourd’hui 3e jour du mois de février 1693 a été inhumé dans le cimetière de cette paroisse une partie de la tête de Marie Mignet, qui a été trouvée dans les bois de Marcoussis, où elle a été dévorée par les loups en gardant les vaches le premier jour dudit mois, âgée de 11 ans ou environ, fille légitime de Jean Mignet et de défunte Claude Laurens. »

Dans les pays où le gardiennage des troupeaux incombe aux familles paysannes et non à des bergers professionnels, comme c’est souvent le cas pour les quelques vaches dont disposent bien des ménages, ce sont les enfants qui partent au pâturage avec les bêtes. Ces auxiliaires familiaux, âgés de 5 à 18 ans, sortent ainsi de leur village, chaque jour au printemps et à l’été. Ils offrent pour certains loups des proies faciles, d’autant qu’en ces années difficiles, fillettes et garçonnets ne sont pas en bonne condition physique.

Qu’un loup, plus audacieux que d’autres, ait réussi à enlever l’un de ces jeunes gardiens et le risque qu’il récidive est accru. Tandis que certains canidés sauvages profitent de la faiblesse des populations rurales et du mode d’organisation de l’élevage, la psychose se répand dans les parages.

Jean-Marc Moriceau, Pôle rural, MRSH-Caen