Avant même que l’engouement pour les cartes-lettres ne généralise les correspondances privées dans les années 1900, le sac du facteur transporte le courrier administratif et les journaux des abonnés. En plein cœur de la IIIe République, la vitalité des périodiques est extrême, jusqu’à toucher les plus petits villages. Le facteur apporte en réalité toutes sortes de nouvelles. Dans la montagne limousine, Jean-Baptiste Francillon consigne dans ses souvenirs d’enfance ce que représentait le facteur Garat pour la commune de Sussac (Haute-Vienne) vers 1890.

« Il diffusait les nouvelles »

Garat avait à effectuer tous les jours une longue tournée de 25 km pour le moins. Il apportait de Châteauneuf-la-Forêt, le chef-lieu du canton à 7,5 km au nord-ouest, le courrier qu’il devait distribuer dans toute cette commune de 25,4 km2. Il ne transportait pas que des lettres mais toutes sortes de colis et diffusait les nouvelles.

« Il se chargeait, rapporte Jean-Baptiste Francillon, de toutes les commissions et ne refusait jamais un service. Il diffusait aussi les nouvelles, politiques ou autres, ce qui était précieux car les journaux n’existaient pratiquement pas. Je suis sûr qu’il n’y avait pas plus de deux ou trois abonnés dans tout le pays : le curé Hervy recevait L’Univers, journal catholique ; l’instituteur Bourbon, et peut-être le maire Malissous qui habitait le domaine éloigné de Milzat, recevaient Le Courrier du Centre, journal républicain modéré de Limoges. »

Le facteur se laissait inviter à toutes les tables. Il prenait place avec la famille et partageait le repas, arrosé de cidre.

Par ailleurs, le facteur exerçait le métier d’arracheur de dents : il emportait toujours une pince spéciale pour réaliser ses extractions – un davier – dans son sac très lourd. Avec ce sac pesant à l’épaule, Garat traversait les landes d’un pas alerte, ou s’engageait dans les petits chemins souvent boueux des villages.

Le dimanche, La Poste fonctionnait comme les jours de la semaine. Ce n’était donc pas un jour de congé pour le facteur, mais c’était tout de même un jour de repos ou presque. « Les gens des hameaux venaient à la messe en grand nombre et le courrier se distribuait sur la place. Les jours de semaine, il arrivait aussi que Garat vienne à l’école, en fin de classe, pour confier aux élèves les lettres qu’il n’avait pas pu porter aux endroits les plus éloignés. »

Pour déjeuner, Garat se laissait inviter à toutes les tables, et c’était souvent au Moulin de Barre, chez les Francillon qui tenaient table ouverte pour les clients et les passants. « Il ne s’agissait pas, certes, d’un festin quotidien, mais le visiteur prenait place avec la famille et partageait le repas arrosé de cidre, car il n’y avait du vin que dans les grandes occasions. » En 1883, il avait dit un jour à Eugénie, la sœur de Francillon qui pouvait avoir alors les sept ou huit ans : « Que veux-tu que je t’apporte pour les étrennes ? » et elle avait répondu : « Je veux une robe rouge. » Garat lui a apporté un coupon d’étoffe pour confectionner une belle robe rouge.

Jean-Marc Moriceau, Pôle rural, MRSH-Caen