Les contemporains voient un animal monstrueux, un loup extraordinaire ou une « hyène » venue d’Afrique du Nord. La notoriété de la « Bête du Gévaudan » tient à la rencontre, dès l’automne 1764, entre une campagne médiatique et une sensibilité nouvelle au sein des intellectuels comme du public.

Une audience remarquable

L’intérêt croissant pour la nature traverse alors les débats académiques. L’Histoire naturelle, de Buffon, sert de référence pour la hyène africaine, figure de proue de l’animal exotique. Les descriptions scientifiques sont ouvertes à l’anormalité, aux animaux hybrides et aux monstres de la nature. C’est en 1768 que Voltaire publie Les Singularités de la nature. Sur place, des administrateurs comme le subdélégué de Mende (sorte de sous-préfet), Étienne Lafont, l’intendant d’Auvergne (l’équivalent du préfet), Ballainvilliers et des notables comme le comte Morangiès, seigneur de Saint-Alban, en sont imprégnés. Les images fantastiques de la Bête, que répandent les milieux cultivés puis les lecteurs des gazettes, rencontrent une audience remarquable.

Le dynamisme des périodiques et la multiplication des estampes ont nourri un feuilleton international.

L’impact de la Bête du Gévaudan sur les populations touche le public lettré, dont la sensibilité aux vertus manifestées face aux malheurs de l’existence s’est aiguisée. Avec Rousseau, Mably et Diderot, les préoccupations morales sont passées à l’ordre du jour. Les tableaux de Greuze comme La lecture de la Bible (1755), l’Accordée de village (1761) ou La Piété filiale (1763) ont répandu le goût pour l’expression des valeurs chrétiennes dans les milieux modestes. Les représentations populaires des grandes scènes de l’histoire de la Bête, et la création de héros à valeur universelle défendant la famille de la « Bête monstrueuse et cruelle » y trouvent un terreau tout préparé. Le jeune Portefaix, protégeant ses camarades, ou Jeanne Chastang, ses enfants, inspirent des « poèmes héroïques ».

Par ailleurs, le marché de l’imprimé, stimulé par les progrès techniques, la diffusion de l’enseignement, l’essor des lieux de sociabilité, des cafés urbains aux cabarets de village, et l’importance du réseau des correspondants de presse, en province comme à l’étranger, tire de ce fait divers une matière inépuisable. La lecture publique des journaux et la diffusion des gravures par le colportage se sont répandues. Le dynamisme des périodiques et la multiplication des estampes ont nourri un feuilleton international qui a entretenu, de longs mois durant, la curiosité. C’est à cette caisse de résonance que la Bête du Gévaudan doit son aura jusqu’à l’automne 1765.

De février à juin 1765, l’offre et la demande de sensationnel, d’Avignon à Paris, Genève, Leyde, Cologne, Londres ou Boston, étaient arrivées au maximum. La Bête du Gévaudan a donc bien choisi son moment, en profitant d’un climat intellectuel, moral et psychologique particulièrement propice.

Jean-Marc Moriceau, Pôle rural, MRSH-Caen