Un retour sur le passé éclaire les racines du mécontentement perpétuel des Français contre la fiscalité. Depuis 1439, dans les campagnes, paysans et « gens de village » doivent chaque année l’impôt au roi. En principe, son versement permet de lever une armée permanente. Deux siècles et demi seront nécessaires pour qu’il en soit effectivement ainsi. C’est la « taille », que l’on règle en numéraire, ce qui impose de vendre des produits ou de percevoir des revenus pour pouvoir l’acquitter. Un devoir de près de six siècles ! Chaque trimestre, les collecteurs frappaient à la porte des maisons, demandant à chaque « feu » de régler son « quartier ».

C’était un fardeau pour les « manants et habitants » des campagnes. Signe de roture (1), la taille ne pesait pas sur les nobles ou les ecclésiastiques. Les plus gros revenus échappaient donc à la ponction fiscale, qui retombait sur tous les autres. Et parmi ces derniers, les plus riches roturiers cherchaient à s’en exempter aussi. Ils achetaient des titres et des fonctions que l’État proposait, pour disposer de revenus importants : un mécanisme pernicieux par lequel ceux qui n’étaient pas déjà privilégiés obtenaient une exonération aux dépens des autres contribuables. Dans ce sport national, on retrouvait certains des plus riches cultivateurs qui, achetant un office dans la maison du roi, prétendaient être rayés des listes. On comprend aisément le mécontentement des taillables. Si l’on exclut les misérables et les notables qui s’affranchissaient peu ou prou des charges fiscales, tout reposait sur les petits laboureurs et les villageois modestes.

« Tout reposait sur les petits laboureurs et les villageois modestes. »

En 1665, au début du règne de Louis XIV, un bon curé de village est jugé par les Grands Jours d’Auvergne (2). Il s’était emporté dans ses prônes (3) contre le roi et ses ministres, et avait dit « fort sérieusement à ses paroissiens que la France était mal gouvernée, que c’était un royaume tyrannique ». Il avait un idéal un peu anarchiste. En lisant de « belles choses dans un vieux livre qui parlait de la république romaine », il déclarait à ses paroissiens qu’on pouvait se passer d’impôt. Il estimait justifié de « vivre sans dépendance et sans souffrir aucune imposition de tailles ». Les habitants du village trouvaient son propos bien agréable. Selon les mémoires d’Esprit Fléchier (1632-1710), futur évêque de Nîmes : « Ce petit peuple trouva le prône fort bien raisonné ce jour-là, et que c’était une grande vérité que la pensée de vivre sans payer la taille. Ils furent tous d’avis que le curé avait si bien prêché qu’il s’était surmonté lui-même. Ils croyaient qu’après ce raisonnement, le roi devait vivre en repos de son revenu, et qu’il n’y aurait plus de collecteurs au monde. » Pour les paysans d’Auvergne, la lourdeur de l’impôt valait bien un peu d’utopie.

Jean-Marc Moriceau, Pôle rural MRSH-Caen

(1) Classe des roturiers (qui ne sont pas nobles). (2) Tribunaux exceptionnels du XVIIe siècle. (3) Instruction qu’un prêtre fait, le dimanche, à la messe paroissiale.