Marie-Claude et Gilles Tonnaire n’en reviennent pas. C’est la première fois que le couple d’éleveurs de Lent, dans le Jura, remplit en seulement dix jours ses sept chalets pour les mois de juillet et d’août. « Habituellement, nous comptions peu de réservations avant le 14 juillet, commente Gilles Tonnaire. Cette année, nous sommes quasiment complets du 22 juin jusqu’au 8 septembre. » Ils refusent même des réservations, en particulier celles de touristes étrangers qui, en raison du contexte, s’y sont pris seulement après les Français. « Nous avons quelques Belges et Allemands qui arrivent dès la fin juin. En moyenne, les étrangers représentent 16,7 % de notre clientèle. La plupart ne trouveront pas de place cette année. »

Le plein de réservations

Parmi les Français, les locaux et les habitués, de retour à la ferme, ouvrent la marche : « Ils ont besoin d’être rassurés par rapport au Covid-19 et donc de séjourner dans un endroit qu’ils connaissent. » Les nouveaux clients viennent des villes, de Paris en particulier, notent les époux. Ils recherchent des expériences : « Nous ne faisons pas qu’héberger nos clients, nous leur proposons une sorte de “Vis ma vie à la ferme” en échangeant avec eux autour du métier et des produits. »

Le succès des Tonnaire est loin d’être un cas isolé cette année : « Dans la région, nous avons tous fait le plein, poursuit Gilles, par ailleurs président de l’association touristique Clévacances Jura-  Franche-Comté qui compte 300 adhérents. Les gîtes ou chalets, à l’abri des collectifs, partent plus vite que les chambres d’hôtes », précise-t-il.

Si le Jura enregistre la plus forte évolution des réservations par rapport à l’année dernière, selon Airbnb France, devant la Dordogne et les Landes, la campagne en général tire son épingle du jeu. Preuve en est avec le site de consultation du réseau des chambres d’agriculture Bienvenue à la ferme : fort de ses 8 000 adhérents, il compte, en juin, deux fois plus de « visites » que l’année dernière. Même frénésie sur le site internet de Gîte de France, qui enregistre 46 % de nouveaux utilisateurs et des clients plus jeunes que d’habitude : « Tous recherchent les grands espaces et une proximité avec la nature », décrit Solange Escure, directrice de Gîtes de France, qui voit émerger, parmi les nouveaux départements tendance, ceux « de l’intérieur. Sans occuper les premières places, la Lozère, le Lot, le Cantal, le Puy-de-Dôme et l’Aveyron montent très fort cet été. »

À l’affût des désistements

En tête du classement des réservations, le compteur de la Bretagne s’affole depuis la mi-juin. « Les gens appellent sans même savoir si l’exploitation se trouve dans le nord ou dans le sud de la région. Ils veulent découvrir la Bretagne et ne trouvent déjà plus rien à louer. Nous recevons actuellement trente à quarante appels par jour », décrit Michel Carriou, maraîcher à Lézardrieux, dans les Côtes-d’Armor, qui propose avec Marie-Line, son épouse, des gîtes et des chambres d’hôtes.

Michel et Marie-Line Carriou (Côtes-d’Armor) : « Les gens ignorent où la ferme est située. Ils veulent venir en Bretagne. » © Ferme biologique du Croas-hent

Dans la Creuse, on refuse aussi du monde. Les charmes mais aussi la faible densité de population du département rassurent face au Covid-19. Pour les Français qui n’ont pas l’habitude de voyager dans l’Hexagone, la Creuse est aussi jugée « centrale », rapporte l’éleveur Thierry Legay, de Bosmoreau-les-Mines, dont le gîte d’une capacité de 15 personnes est complet depuis la mi-juin. « Des gens continuent à nous appeler bien que les sites de réservations montrent qu’il n’y a plus de dates disponibles. Ils nous disent de penser à eux en cas de désistement. »

« Nous constatons globalement une reprise dans notre réseau, avec un plus grand nombre de demandes que l’année dernière, observe Pierre-Jean Bartheye, coprésident de la Fédération nationale d’accueil paysan (FNAP) et administrateur en Occitanie. Alors que depuis quelques étés, la période des réservations se réduisait à celle du 14 juillet-15 août, les agriculteurs comptent des réservations de juin à septembre. » Des profils nouveaux s’intéressent au tourisme rural, poursuit-il : « C’est un phénomène qui va de pair avec l’installation à la campagne de familles venues de la ville. Pas moins de trois ce mois-ci dans les communes autour de chez moi en Aveyron. Certaines préfèrent tester la vie à la campagne avant de franchir le pas, en y passant leurs vacances. »

Marie-Claude Tonnaire (Jura) : « Nous avons affiché complet en dix jours de réservations. » © Les chalets à la ferme

Les enfants reviennent aussi dans les fermes pédagogiques et les centres de vacances. « Après quatre mois sans rien, ça repart en juillet et en août », constate l’éleveuse laitière Martine Vrel, qui accueille et héberge toute l’année des groupes d’enfants dans sa ferme du Bois Dame, à Saint-Aubin-du-Thenney, dans l’Eure. « Beaucoup de parents qui habitent en ville m’appellent pour mettre leurs enfants au vert. Certains d’entre eux ont des racines rurales et veulent que leurs enfants vivent ce qu’ils ont connu autrefois. » Le confinement a par ailleurs laissé des traces. « Je reçois des appels de personnes très fatiguées par la pression du travail et de l’école à la maison. Ceux-là me confient leurs enfants pour souffler. »

Limiter la casse

Si globalement les réservations dans les exploitations agricoles connaissent une embellie inédite cet été, ce n’est pas le cas pour tous. Certains, tributaires de parcs à thème ou d’évènements, peinent à voir repartir leur activité. C’est le cas de Chantal Hérault, de la ferme des Couts, à Chambretaud, en Vendée : l’éleveuse dépend du Puy du Fou, en particulier des Cinéscénies du week-end, à l’arrêt jusqu’au 24 juillet. Le succès est, en temps normal, tel que les réservations pour ces spectacles nocturnes comme pour la ferme se bouclent un an à l’avance : « Du 7 avril, début de la saison, à la fin juillet, tout a été reporté. La visite du grand parc, ouvert depuis le 11 juin, a drainé peu de touristes du fait du mauvais temps. Je veux que mes clients soient bien quand ils viennent ici, alors je leur donne la possibilité d’annuler. »

Malgré une haute saison très bien engagée, 2020 risque, de toutes les façons pour beaucoup, d’être une année en demi-teinte. « L’été va sauver l’année, mais ne rattrapera pas les trois mois de disette. Quand vous ne mangez pas votre steak un jour, vous n’en consommez pas deux le lendemain », reprend Gilles Tonnaire, du Jura.

Chantal Hérault (Vendée) : « Nous sommes tributaires de la reprise du Puy du Fou. » © La ferme des Couts

Selon une enquête menée par Bienvenue à la ferme, un tiers des agriculteurs évaluent leurs pertes à 5 000 euros de chiffre d’affaires par mois durant le confinement. Accueil Paysan enregistre également un lourd tribut, avec pour 38 % des exploitants interrogés fin mai une perte de plus de 80 % de leur chiffre d’affaires. Gîte de France note de son côté un rattrapage : « On était sur des pertes en volume d’affaires qui variaient entre 30 et 50 % au 11 mai. Aujourd’hui, selon les départements, elles varient entre 5 et 25 %. »

Afin de mieux tenir compte des spécificités des entreprises agricoles, Bienvenue à la ferme a par ailleurs intégrer le Comité filière tourisme mis en place par le gouvernement depuis le début de la crise. « Notre but est de faire bénéficier notre agritourisme des mesures d’aide de l’État, explique Jean-Michel Lenfant, président du réseau et à la tête d’une ferme pédagogique et découverte dans l’Eure. C’est en bonne voie. » Ces activités agritouristiques, qui représentent en moyenne 54 % du chiffre d’affaires des exploitations, selon Bienvenue à la ferme, sont désormais à considérer comme des diversifications majeures. De nombreux jeunes s’installent en effet aux côtés de leurs parents grâce à ce type de projet, note Jean-Marie Lenfant, qui lance un appel aux agriculteurs : « Face à la recrudescence des demandes des clients, il y a de la place. » C’est le moment de profiter de ce type de période pour être innovant, s’accordent à dire l’ensemble des réseaux.

Pour accompagner la reprise, le réseau Bienvenue à la ferme a lancé une campagne nationale qui se poursuit cet été. © Bienvenue à la ferme

Rosanne Aries

iNITIATIVE
« J’organise des voyages dans les campagnes de la diagonale du vide »

C’est le pari que s’est lancé Éloïse Raillard, fille d’un agriculteur de la Côte-d’Or. À l’issue d’une école de commerce, la jeune femme de 30 ans a créé, en novembre 2019, une agence de voyages qui propose des séjours sur-mesure dans les campagnes méconnues de la diagonale du vide.

La Haute-Saône, la Haute-Loire, l’Yonne, la Nièvre, la Loire, la Creuse, la Lozère, l’Allier, l’Ain, la Saône-et-Loire, etc. : Éloïse Raillard réalise des carnets de voyage avec hébergements et activités au contact notamment des producteurs locaux. « Je me souviens, plus jeune, des réactions enthousiastes de mes amis quand je leur faisais visiter le Châtillonais le temps d’un week-end. Promenade dans les fermes ou en forêts : je me suis rendu compte que ce que j’avais l’habitude de faire leur apparaissait très exotique et ressourçant. Je m’en suis inspirée. »

L’essai est en passe d’être transformé : « Je suis subitement passée d’une période tendue à me dire “c’est fichu” - mes réservations sont tombées les unes après les autres de mars à mai - à une période étonnante, à m’interroger sur la manière de gérer toutes les demandes. » L’étincelle a pris à l’issue du confinement et d’un reportage sur Éloïse diffusé au journal télévisé de France 2, début juin : « J’ai alors reçu soixante-dix demandes en trois jours. »

Son taux de conversion est pour le moment de 100 %. « Avant le Covid-19, je devais convaincre mes clients de choisir la ruralité. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, ils veulent à tout prix s’éloigner des lieux touristiques. » La plupart vivent en ville et ont des racines rurales qu’ils veulent transmettre à leurs enfants. Certains ne voyageaient jusqu’ici qu’à l’étranger. Des agriculteurs se montrent aussi emballés par ces échappées hors des sentiers battus.

L’agence « Nos chères campagnes », qui continue à enrichir son offre, fait appel aux producteurs de ces départements à faible densité, susceptibles de proposer un hébergement ou une « expérience » à la ferme.

Éloïse Raillard, fondatrice de l’agence de voyages « Nos chères campagnes »

Marie-Claude Tonnaire (Jura) : « Nous avons affiché complet en dix jours de réservations. »
Michel et Marie-Line Carriou (Côtes-d’Armor) : « Les gens ignorent où la ferme est située. Ils veulent venir en Bretagne. »
Légende citation © La ferme des Couts
Pour accompagner la reprise, le réseau Bienvenue à la ferme a lancé une campagne nationale qui se poursuit cet été. © Bienvenue à la ferme