On parle davantage du suicide des agriculteurs depuis 10 ans. La crise du lait en est-elle la cause ?

Le suicide chez les agriculteurs est un fait social ancien. Depuis 1968, date des premières données par catégorie socioprofessionnelle, les agriculteurs sont en haut de la courbe des taux de suicide. Seule la période 1985-1995 déroge à la règle puisque les employés les dépassaient.

Mais on parle de “sursuicide” agricole depuis peu. C’est apparu dans les médias avec la crise du lait en 2008-2009. C’est un phénomène qu’on observe en France, mais aussi dans d’autres pays à l’agriculture industrialisée : États-Unis, Canada, Grande-Bretagne…

Comment expliquer le “sursuicide” agricole ?

Il y a de multiples facteurs qui expliquent le passage à l’acte. On ne peut pas le résumer aux difficultés économiques ou à l’endettement. Déjà, il faut savoir qu’on se suicide quatre fois plus en milieu rural qu’à Paris.

Pour ma thèse, j’ai enquêté de 2013 à 2017 et défini quatre profils de suicidés. Il s’agit en grande majorité d’hommes — il y a trois suicides masculins pour un suicide féminin au sein de la profession agricole comme dans le reste de la population —, parfois jeunes et intégrés socialement.

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Quels profils d’exploitants peuvent passer à l’acte ?

Cela peut être le cas d’exploitants tiraillés entre leurs vies personnelle et professionnelle. Ils vivent un conflit de loyauté entre l’héritage familial et la volonté de garder une autonomie conjugale. Ils se retrouvent au cœur de tensions très fortes, avec leurs parents et leur conjoint, dans la position intenable du médiateur. Il est impossible d’évaluer statistiquement le poids de cette configuration, mais je l’ai davantage remarquée chez de jeunes éleveurs. Il faudrait mieux se pencher sur cette difficulté de travailler en famille.

Le deuxième type de risque accru de suicide s’observe chez les agriculteurs approchant l’âge de la retraite, au-delà de 55 ans. Ils éprouvent des difficultés à transmettre leur ferme et se sentent disqualifiés face aux jeunes générations, plus diplômées. Ceci même s’ils ont joué le jeu de la modernisation.

Ensuite, il y a les personnes en rupture de lien social. Il s’agit de « petits paysans » (moins de 50 ha), souvent célibataires, veufs ou divorcés. Éloignés des institutions, coopératives ou syndicats, ils ne sont pas reconnus comme de “bons” professionnels par leurs pairs. Parfois, ils sont sujets à l’alcoolisme, un symptôme de leur détresse qu’ils ne peuvent cacher aux commérages du village. Leur suicide est l’aboutissement d’un long processus d’isolement social.

La dernière configuration concerne les agriculteurs très engagés dans leur travail, dont l’indépendance est menacée par les crises économiques. Installés sur de grandes ou moyennes exploitations, ils ne s’en sortent pas malgré tous leurs efforts. Ce sont ceux dont la profession parle le plus facilement et qui sont les mieux détectés.

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Propos recueillis par Aurore Cœuru