Puisque le divorce est acté, retournons-nous sur le Brexit tel qu’il a été voulu dans les campagnes. Les agriculteurs britanniques ont voté en faveur de la sortie de l’Union européenne alors que leur revenu dépend beaucoup de cette même Europe. Les études précédentes trouvaient à ce vote du 23 juin 2016 des explications universelles comme la crainte de l’immigration, l’identité nationale ou la recherche d’une plus grande souveraineté. Ces thèmes étaient le terreau de la narration électorale des acteurs du référendum des deux bords. Pourtant, quatre ans plus tard, un chercheur spécialisé dans l’économie rurale, Daniel May, de l’université Harper Adams à Newport (Royaume-Uni), apporte une autre explication pour le monde agricole : le sentiment de perdre le contrôle de son exploitation sous l’effet des règlements européens.

Un comportement d’entrepreneur

Daniel May a utilisé un modèle sociologique de comportement planifié. Il est basé sur un questionnaire transmis de proche en proche au sein de la population agricole. Il a recueilli un total de 523 réponses. Les résultats du questionnaire, malgré des points particuliers très différents, sont cohérents avec la typologie de la population agricole, avec les résultats du référendum, et avec d’autres études sociologiques. En particulier, les agriculteurs s’alignent sur le comportement des entrepreneurs indépendants en général, plus enclins à quitter l’Union européenne que d’autres catégories socioprofessionnelles.

La théorie du modèle de comportement planifié fait reposer une décision, non pas sur une froide analyse rationnelle, mais sur un cocktail composé de la perception individuelle de la désirabilité de ce comportement, des normes sociales proches, et de la capacité personnelle à mettre en œuvre ce comportement. Le questionnaire sert à mesurer le poids de chacun de ces facteurs. Il semble bien que ce soit l’attitude des agriculteurs envers l’Union européenne qui a déterminé fortement leurs votes.

Un rejet en bloc

« L’intention de quitter l’Union européenne est liée à l’identité du monde agricole, dans le sens où les agriculteurs ont habituellement le désir de travailler de façon autonome. Par conséquent, ils vivent les contraintes réglementaires européennes comme une volonté de les contrôler », détaillent Daniel May et les coauteurs de sa publication acceptée le 26 octobre 2020 par la revue Journal of rural studies. Les agriculteurs ont exprimé en bloc leur sentiment d’être bridés par l’Europe sans mettre en balance les aspects positifs de l’adhésion à l’Union, comme l’accès au marché européen par exemple.

« Laissés pour compte »

De leur côté, les petits exploitants, qui peuvent donner le sentiment d’être moins accrochés à l’idée d’entreprenariat, auraient exprimé à cette occasion un rejet global d’un système qui profiterait aux plus riches, selon d’autres études citées en référence par Daniel May. Le chercheur anglais fait à plusieurs reprises le lien vers le sentiment d’être « laissé pour compte » afin d’expliquer le vote en faveur du Brexit, bien qu’il recommande de mener des études plus poussées sur ce point. D’un autre côté, des petits exploitants ont pu trouver dans l’Union un parapluie qui les protège de la pression économique en leur assurant un socle de revenu.

D’une façon générale, le sentiment que quitter l’Union européenne allait libérer l’autonomie des agriculteurs en leur donnant accès à un meilleur revenu a été une forte motivation du vote des agriculteurs britanniques en faveur du Brexit. Cependant, cela se produira-t-il pour autant ? s’interroge l’auteur de cette étude. Il ne reste désormais plus qu’à observer nos voisins d’outre-Manche pour le savoir.

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Éric Young