« Même si la situation est en cours d’évaluation, nous ne sommes pas du tout dans la crainte d’une pénurie alimentaire. Nous ne sommes pas dans une situation où les stocks seraient totalement épuisés, a estimé Nicolas Bricas, socioéconomiste au Cirad lors d’un débat organisé par la mission Agrobiosciences de l’Inrae le 29 juin 2020. Mais nous avons un risque de réduction du pouvoir d’achat des consommateurs, en particulier non agricoles, urbains et ruraux. La crise alimentaire est surtout une crise de la demande, de la pauvreté, avec des populations qui se sont trouvées contraintes de ne plus pouvoir travailler. »

La montée de la précarité alimentaire inquiète

Si le constat du socioéconomiste est réalisé à l’échelle mondiale, l’inquiétude de la baisse du pouvoir d’achat des consommateurs est également partagée en France. Les syndicats agricoles

+ 20 % d’augmentation des demandes d’aides alimentaire en France depuis le début de la crise

avaient notamment échangé sur ce sujet lors de leurs rencontres avec le ministère de l’Agriculture il y a trois semaines. Ils craignent que cette situation oriente les consommateurs vers des produits à bas prix.

La Coordination rurale avait en particulier pointé du doigt le risque que la grande distribution profite de ce phénomène pour remplir leurs rayons de produits importés, moins chers.

Symbole de cette montée de la précarité alimentaire : l’augmentation de 20 % des demandes d’aides alimentaires depuis le début de la crise liée au Covid-19. Ce chiffre a été communiqué le 25 juin 2020 par la Fédération des banques alimentaires.

La « fabrique » des politiques ne manque pas de matière

Pour Matthieu Brun, docteur en science politique (Sciences Po Bordeaux), cette crise sanitaire et alimentaire est « un révélateur qui va orienter la fabrique des politiques publiques à l’avenir ». Il alerte cependant sur « le risque d’avoir des systèmes à deux vitesses avec une alimentation de bas de gamme et une alimentation de haut de gamme ».

Cette « fabrique » ne manque pas de matière pour le moment pour définir de nouvelles stratégies alimentaires et agricoles. La multiplication des tribunes ou de déclarations autour de la notion de souveraineté alimentaire en France en témoigne largement. Un débat ancien mais qui avait été ravivé par les mots d’Emmanuel Macron le 12 mars dernier, quelques jours avant le début du confinement du pays, en estimant que « déléguer notre alimentation » était « une folie ». Le président de la République promettant, dans le même temps, « des décisions de rupture » pour « reprendre le contrôle » sur notre alimentation. Le ministre de l’Agriculture a notamment annoncé qu’une « grande conférence » européenne sur la souveraineté alimentaire se déroulera à la rentrée.

« Est-ce qu’on est à la hauteur en Europe et en France de cette souveraineté alimentaire ? »S’interroge Matthieu Brun, docteur en science politique (Science Po Bordeaux)

« J’ai peur que certains utilisent ce mot d’ordre après le discours du président pour détourner la question de la souveraineté alimentaire des enjeux environnementaux et sociétaux », craint Nicolas Bricas. Le socioéconomiste pointe notamment du doigt certains « lobbys » tout en expliquant que « la souveraineté alimentaire, c’est aussi rétablir un équilibre entre un certain nombre d’acteurs ».

« Est-ce qu’on est à la hauteur en Europe et en France de cette souveraineté alimentaire ? », s’interroge Matthieu Brun. L’expert politique répond aussitôt en n’y croyant pas et en plaidant pour une « souveraineté sociale et solidaire ». « Nous devons reprendre en main les grands défis car nous sommes loin de l’objectif d’autosuffisance ». Il pointe notamment du doigt le phénomène d’artificialisation des sols, notre dépendance en matière de recherche et de technologique et « le très faible renouvellement des agriculteurs ».

« On ne change pas son système à 60 ans »

Cécile Détang-Dessendre, directrice scientifique adjointe en charge de l’agriculture à l’Inrae, se veut de son côté optimiste et considère le défi de renouvellement des générations en agriculture comme une « opportunité » à saisir « si on donne les moyens aux nouveaux entrants ». « Tout le monde dit clairement aujourd’hui qu’il faut une transition. Mais nous avons une partie de la population agricole qui ne peut pas la faire aujourd’hui. On ne change pas son système à 60 ans. »

Thierry Pouch, docteur en sciences économiques et chef du service en charge des études, références et prospective à l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture, a sans doute trouvé la formule juste pour résumer la situation actuelle. « Aujourd’hui, nous avons de plus en plus de difficultés à basculer dans quelque chose de nouveau après une crise. Elles se perpétuent au point que nous soyons dans une situation de crise sans fin. Elles se multiplient et on a de plus en plus de mal à les surmonter ». À croire, que la seule certitude est de croire que tout est incertain.

Alexis Marcotte