L’Union européenne en demande-t-elle trop à ses agriculteurs, ou pas assez ? Les deux stratégies présentant la contribution attendue de l’agriculture au pacte vert (Green Deal), dévoilées le 20 mai 2020 par la Commission européenne, peinent en tout cas à convaincre.

Un pas dans le bon sens…

Certains eurodéputés — notamment l’aile droite du Parlement européen, dont le PPE (plus ancien et plus grand groupe politique) — auraient voulu reporter à plus tard le débat sur ces stratégies, arguant que l’heure était plutôt au soutien économique des agriculteurs.

D’autres, dont les Verts et le S&D (gauche), soutenaient l’urgence d’un virage écologique, arguant que la reprise économique ne pourrait se faire que via une transition écologique et sociale. Pour ceux-ci, les stratégies présentées sont donc « un pas dans la bonne direction », comme a réagi l’eurodéputé Éric Andrieu (S&D). Mais « tous ces objectifs ne seront possibles que si on opère enfin une profonde réforme de la politique agricole commune », objecte le socialiste, qui demande aussi « que les agriculteurs soient soutenus et accompagnés ».

Il réclame également à la Commission européenne « de la cohérence », critiquant « les accords commerciaux internationaux qu’elle continue de négocier ». « Attention que les objectifs chiffrés “vendeurs” ne passent pas devant la faisabilité économique », a de son côté tweeté l’eurodéputé Jérémy Decerle, du groupe Renaissance.

… ou carrément fausse route…

Pour la FNSEA, en revanche, la Commission « fait fausse route ». Elle dénonce « des incohérences » derrière « les bonnes intentions ». Au nom de la « souveraineté alimentaire », devenu un concept que chacun s’approprie à sa manière, le syndicat majoritaire s’oppose à ces stratégies qu’il assimile à « une voie de décroissance avec un impact environnemental incertain ».

Dans son viseur figurent en particulier les objectifs de baisse d’usage de produits phyto et d’antibiotiques, ainsi que l’ambition de consacrer un quart des terres agricoles à la production bio et 10 % à des éléments topographiques à haute valeur biologique. Cette stratégie pourrait entraîner « une baisse de 30 % en moyenne des volumes de céréales, d’oléoprotéagineux et de betteraves sucrières », ont estimé plusieurs instituts techniques (1). De quoi « faire plonger encore un peu plus notre balance commerciale », craint la FNSEA.

… un dérapage…

Pour la Coordination rurale, la Commission « dérape ». « Quand on sait que l’Europe est dépendante des importations alimentaires, c’est profondément choquant ! » s’indigne son président Bernard Lannes, en insistant sur « la vocation nourricière » de l’agriculture. Pour la Coordination rurale, Bruxelles se trompe de combat : « Pour un meilleur effet écologique, elle devrait instaurer d’urgence un plan protéines reposant sur des protections douanières contre le soja plutôt que de réduire ses surfaces cultivées de 10 % », suggère le syndicat.

… voire une fuite en avant

Guère plus convaincue que la FNSEA, mais pour de toutes autres raisons, la Confédération paysanne se félicite des objectifs chiffrés « en termes de réduction des pesticides, des fertilisants et des antibiotiques, de développement de l’agriculture biologique et de maintien d’infrastructures agroécologiques », mais regrette l’absence d’objectif chiffré en termes de nombre de paysans. Elle dénonce aussi la « fuite en avant technologique », prédisant « une augmentation de l’endettement sur les fermes, une perte d’autonomie […], un agrandissement des fermes, une spécialisation et une perte d’emplois paysans ».

Dénonçant « de fausses solutions qui détruiront la biodiversité en ruinant de nombreux paysans », et pointant la faiblesse des budgets alloués à la transition agroécologique dans la Pac, le syndicat estime que la Commission ne s’attaque pas aux vrais défis. « Nous devons mettre fin au grand jeu du produire plus à moins cher, en payant le prix fort collectivement, en termes alimentaire, climatique, écologique, sanitaire et social », insiste la Conf’.

Trop d’incohérences

La plate-forme Pour une autre Pac, qui rassemble 41 organisations, pointe également de graves incohérences entre les ambitions affichées du pacte vert et les politiques actuellement menées ou en cours d’élaboration. « La souveraineté alimentaire est désormais convoquée de toute part, mais la conclusion d’accords de libre-échange se poursuit tranquillement », dénonce-t-elle dans un communiqué. Alors que les stratégies annoncent également des objectifs en termes de baisse d’usage des phytos et de soutien à l’agriculture bio, la plate-forme interorganisations regrette le manque de budget alloué au second pilier de la Pac, et s’étonne que « la Pac post-2020 ne [rende] pas obligatoire pour les États membres de soutenir l’agriculture biologique ». Enfin, la réforme de la Pac « reste absolument muette » sur le bien-être animal et la baisse de fertilisation azotée, qui figurent pourtant dans les stratégies publiées le 20 mai.

Faire le lien avec la Pac

La communication faite mercredi sur les deux stratégies ne constitue en réalité que le point de départ d’un travail de négociation avec le Parlement, et surtout les États membres, afin que les voies qu’elles tracent soient pleinement — ou non — intégrées dans la Pac. Cette dernière devrait en effet être le principal moyen pour accompagner, inciter et éventuellement contraindre le secteur agricole à atteindre les objectifs annoncés.

Bérengère Lafeuille

(1) AGPB, AGPM, CGB, Fop.