Les mesures exceptionnelles liées à l’état d’urgence sanitaire mis en place à cause du coronavirus touchent l’ensemble des filières agricoles et les poussent à s’adapter rapidement à la situation. Celle de la méthanisation est encore jeune et en phase de développement en France. Des problèmes de nature variée l’impactent directement, alors qu’elle était déjà à bout de souffle, peinant à faire face à son emballement.

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Le dépannage pas toujours possible

Le premier problème concerne les installations en fonctionnement qui rencontrent des pannes qu’il n’est pas toujours possible de réparer. « Par exemple, j’ai eu un agriculteur au téléphone dont le moteur de cogénération a lâché il y a deux jours, confie Jean-Marc Onno, représentant de l’Association des agriculteurs méthaniseurs de France (AAMF). L’expert de l’assurance ne peut pas se déplacer pour venir voir le moteur. Le réparateur ne peut pas venir tant que le sinistre n’a pas été expertisé. Même s’il pouvait venir, ce n’est pas sûr qu’il pourrait agir, cela dépend des pièces en stock, les chaînes de production et logistiques sont très perturbées. »

Unités terminées mais pas encore raccordées

Lors d’une crise d’une telle envergure, il y a forcément des personnes pour qui cela tombe au moment le plus inopportun. C’est, par exemple, le cas des porteurs de projets qui ont vu leur chantier se terminer et pour qui il ne manque plus que l’intervention d’une entreprise pour valider l’ouverture du poste par Gaz réseau distribution France (GRDF) pour les installations en injection, ou pour le raccordement au réseau électrique pour ceux en cogénération.

« Au moins trois projets en injection sont dans ce cas, précise Jean-Marc Onno. Ils produisent, mais le raccordement au réseau n’est pas finalisé. Le problème, c’est que dans ce cas-là il faut tout de même continuer à alimenter le méthaniseur. Il y a donc des coûts d’exploitation, mais pas la moindre recette. Et il faut d’ores et déjà commencer à rembourser les emprunts, cela menace dangereusement les trésoreries. »

Chantiers interrompus

La pire situation est celle de ceux dont l’interruption a eu lieu en pleine phase de bétonnage. « C’est une très grosse crainte pour ces chantiers, souligne Jean-Marc Onno. Reprendre cette étape en cours sur un digesteur à moitié construit, cela paraît impossible. Nous avons demandé un groupe de travail d’experts avec le club Biogaz. Il faudra peut-être en arriver à une démolition des ouvrages concernés, pour redémarrer cette phase du chantier au début. »

Des mesures annoncées

La ministre de la Transition écologique et solidaire, Elizabeth Borne, a réuni la filière le 2 avril 2020. « Nous menons un travail sérieux et régulier avec les autorités, explique Cécile Fredericq, déléguée générale de France gaz renouvelable. Nous faisons un point hebdomadaire avec la Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC), chaque porteur de projet ou agriculteur qui rencontre des difficultés doit faire remonter cela, via l’AAMF ou d’autres organismes de la filière. »

« Nous avons par exemple demandé l’annualisation du Cmax (1) dès cette année, poursuit-elle. La chute importante de consommation observée doit pouvoir être rattrapée par des augmentations de production sur les prochains pics de consommation. Nous demandons aussi des mesures financières, bancaires ou assurantielles pour les retards de mise en service. »

L’ensemble des étapes de développement de projet sont à l’arrêt, de la démarche administrative à la construction de l’installation. « Pour l’instant, le délai autorisé de réalisation avant que les contrats ne deviennent caducs correspond à la durée du confinement allongée d’un mois, mais nous pensons qu’il faut plus, regrette Jean-Marc Onno. Une multitude d’entreprises collaborent sur un projet de méthanisation, et les agendas sont déjà saturés. La non-réalisation de certaines étapes clés laisse des installations en suspens. La filière était déjà fragilisée par son emballement, là elle est au bord de l’acidose, pour faire le parallèle avec un digesteur. »

Gildas Baron

(1) Le Cmax est le débit de gaz dans le réseau maximum indiqué dans le contrat d’achat. Actuellement mensualisé, il est prévu de l’annualiser à partir de 2021 ou 2022.