Réinventer le financement des entreprises agricoles : c’est ce que propose le think-tank agroalimentaire du groupe Les Échos. Il présentait, le 6 juillet 2021, treize recommandations pour préserver la souveraineté de la ferme France.

Le cercle de réflexion propose la création d’un fonds d’investissement ouvert et affecté à l’agriculture. « Il pourrait bénéficier de la garantie du trésor, comme pour les prêts JA à une époque, et les particuliers bénéficieraient d’un avantage fiscal à l’entrée, en contrepartie duquel le fonds investirait sur des exploitations agricoles correspondant à certains critères de systèmes d’exploitation ou de mode de gestion d’exploitation (exemple : assurance climatique) », explique l’agroéconomiste Jean-Marie Séronie.

Se dégager de l’obligation de financer le capital

Avec ce système, les agriculteurs qui le souhaitent seraient dégagés de l’obligation de financer le capital dès le début de leur carrière pour augmenter leur revenu disponible.

Aujourd’hui, sur une exploitation 35 à 40 % de la valeur ajoutée sert à financer les investissements, soit quatre fois plus qu’en 1960, argumente Jean-Marie Séronie. À chaque génération, l’exploitation doit être refinancée et les besoins sont croissants. « Presque 100 % du capital d’exploitation est financé par de la dette. L’agriculteur passe une partie de sa vie à capitaliser et il y a une concurrence entre ce qu’il va prendre pour vivre et pour capitaliser », explique l’expert.

Selon lui, il y a même une concurrence déloyale si on compare avec d’autres pays comme les Pays-Bas ou la Nouvelle-Zélande, car le financement des exploitations se fait sur des prêts « in fine » reconductibles. C’est-à-dire que l’emprunteur ne rembourse jamais le capital, il ne paie que les intérêts.

20 000 € de trésorerie pour 100 000 € de capitaux extérieurs

Aujourd’hui l’exploitation moyenne française, c’est un exploitant de 52 ans, 165 000 € de capital personnel, 110 000 € de dettes à long et moyen terme (emprunt), hors foncier. Soit 30 000 € de remboursements (25 000 € de capital et 5 000 € d’intérêts) et 30 000 € disponibles (prélèvements privés ou autofinancements).

Sur la même exploitation en changeant le mode de financement, on dégage 20 000 € de trésorerie supplémentaire avec un fonds d’investissement qui finance 100 000 €, rémunéré à 5 %, soit 5 000 €, calcule Jean-Marie Séronie.

Des freins à lever

« Il y a énormément de freins à lever qui sont principalement psychologiques », prévient Jean-Marie Seronie. Ils sont culturels en lien avec le modèle familial d’agriculture français, réglementaires (fiscalité…) et en lien avec les retraites.

Il faut définir précisément les questions de gouvernance, par exemple le mandat d’actionnaire, la fiscalité pour les investisseurs, conditions de sortie, etc. Mais d’après Jean-Marie Séronie, ce modèle de fonds permet de maintenir « une étanchéité » entre l’actionnaire et le chef d’exploitation afin qu’il garde la main. C’est d’ailleurs une crainte de certains acteurs du secteur..

Garder la maîtrise de l’exploitation

« Ces formes-là de fonds pour financer du capital elles vont devenir impératives et très rapidement », estime le député Jean-Baptiste Moreau. Il reconnaît toutefois que « cela va être compliqué » de changer le modèle de financement des exploitations.

« On n’a pas le choix, il faut accepter si on veut pérenniser notre agriculture. Il faut trouver des nouveaux modèles », reconnaît cet agriculteur de la Creuse, qui met en garde sur la nécessité que ces fonds « ne servent pas toujours à la spéculation » et que les agriculteurs « gardent la main ».

Un point que Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, invitée à réagir à cette proposition, met en avant également. « Sur la question du capital, il y a une habitude de financement monobanque, alors qu’il y a plusieurs acteurs et aussi les fonds participatifs, le plus connu étant Miimosa. Il y a aussi à travailler sur des fonds d’investissement. Mais la présidente de la FNSEA insiste sur la question de la responsabilité. L’agriculteur restera-t-il le chef ou pas ? « La capacité à rester maître de la situation est importante », met-elle en garde.

Marie Salset