La France Agricole : Quel regard portez-vous sur ces travaux menés lors des États-généraux de l’alimentation ?

Michel Prugue : Progressivement, les masques tombent. Nos clients distributeurs sont en train d’expliquer qu’ils ne couvrent pas l’ensemble de leurs charges quand ils vendent certains produits aux consommateurs – je leur laisse le soin de dire lesquels – et qu’ils sont obligés de refaire leur marge sur les produits alimentaires venant de petites et moyennes entreprises. Les coopératives agricoles sont concernées en premier chef par ce sujet puisque nous sommes à 93 % des TPE et PME ! Il faut se poser la question : pourquoi, dans le modèle économique de distribution français, peut-on vendre des produits en dessous de leur prix de revient ?

On voudrait inventer des systèmes dignes des plus belles heures de l’économie administrée…

L’augmentation du seuil de revente à perte (SRP) vous semble-t-elle une bonne idée ?

Je ne vais pas rentrer dans ces débats… Je vais laisser le soin aux distributeurs de se mettre d’accord entre eux. Parce que c’est un peu fort que certains le revendiquent alors que d’autres disent non ! Et pour aboutir à quoi ? À faire des fonds d’intervention pour je ne sais quoi exactement… Cela veut dire que l’on veut une agriculture qui soit administrée, dans laquelle on ne va pas donner le juste prix aux agriculteurs. Et sous la responsabilité de qui ? Des pouvoirs publics ? Des distributeurs ? On croit rêver… Le président de la République nous a parlé d’économie de marché pendant toute sa campagne, de dynamique économique digne de ce nom, et l’on voudrait inventer des systèmes dignes des plus belles heures de l’économie administrée…

Que dire de l’encadrement des promotions ?

Il faut appeler les choses par leur vrai nom : quand les promotions consistent uniquement à baisser les prix, ça s’appelle des soldes ou une braderie. La promotion, pour nous, c’est la mise en avant des qualités spécifiques d’un produit. Promotionner quelque chose, ce n’est pas le dégrader par la valeur.

Le principal sujet est de ne pas être à la merci permanente de nos clients qui refusent la renégociation en cas de la volatilité de prix

Que propose Coop de France ?

En premier lieu : l’obligation de renégociation des prix dans les contrats en cas de volatilité des prix des productions agricoles ou de variations fortes sur l’énergie, par exemple. Elle existe bien dans la loi Sapin 2, mais sans obligation de résultat, ni de délais. Nous revendiquons que dans un délai d’un mois, à partir du moment où un indicateur dit que les prix ont bougé de manière conséquente, il y ait une renégociation avec obligation de résultat. Quand les prix des productions agricoles diminuent, nos clients revendiquent une baisse de nos tarifs, même si nous avons contractualisé avec nos producteurs. Mais quand ils sont à la hausse, il est impossible d’avoir cette négociation dans un délai raisonnable. C’est inacceptable.

Il faut par ailleurs revoir la façon d’appliquer les règles du droit de la concurrence et que l’on permette aux agriculteurs qui le souhaitent d’organiser collectivement l’adaptation de l’offre à la demande. Cette adaptation doit se faire par filière, par type de produit et peut avoir comme échelle le niveau régional, national ou européen.

Le troisième point concerne l’information sur la provenance des produits agricoles, bruts ou transformés. Nous défendons la logique selon laquelle le consommateur doit être pleinement au courant de ce qu’il achète. Mais en contrepartie, il doit accepter de privilégier les achats français selon les saisons. Les règles de concurrence feront que les prix s’équilibreront, afin qu’il ne soit pas lésé.

J’ai entendu Nicolas Hulot faire une comparaison entre les produits phytosanitaires et l’amiante. C’est irresponsable !

Le salut viendra-t-il de la contractualisation ?

Chacun est en train de déployer des idées là-dessus, dans tous les sens. C’est très intéressant sur le plan intellectuel, mais je veux revenir sur des choses qui fonctionnent, en particulier dans nos entreprises. La contractualisation, nous la connaissons depuis des décennies : dans le secteur des volailles, par exemple, nous sommes capables de protéger le producteur en ne lui répercutant pas directement la fluctuation des prix de l’alimentation animale. Nous pouvons encore passer des contrats avec nos clients légumiers en définissant les volumes, la qualité, la façon dont on va établir le prix…

Ces outils-là, nous savons les faire fonctionner. Ce que nous voulons, c’est les mettre à grande échelle. Mais il faut d’abord que l’agriculteur ait la volonté de s’organiser collectivement, ce qui relève de sa liberté. Et encore avant cela, le principal sujet est de ne pas être à la merci permanente de nos clients qui refusent la renégociation quand il y a de la volatilité des prix. Ce n’est qu’à partir de là que l’on pourra créer un équilibre vertueux, qui n’empêchera pas la concurrence entre entreprises.

Le deuxième chantier s’ouvre pour deux mois de travaux. Quelles sont vos recommandations ?

Il s’agirait de ne pas continuer à livrer l’agriculture et l’agroalimentaire en pâture à la société. Un certain nombre de scientifiques ne sont pas sur des faits réels et avérés quand ils parlent. Ils jouent sur la peur du futur. J’ai aussi entendu Nicolas Hulot devant des syndicalistes réunis à Paris, faire une comparaison entre les produits phytosanitaires et l’amiante. C’est irresponsable ! On est dans la politique politicienne et pas dans l’analyse. On est en train de déraper…

Propos recueillis par Alain Cardinaux