Quel regard portez-vous sur l’état de la grande distribution aujourd’hui ?

Les grandes surfaces alimentaires sont en réelle difficulté. Elles sont à la recherche de rentabilité, de nouveaux marchés et de nouvelles clientèles, ce qui explique l’alignement des produits industriels sur fond de guerre des prix. Jusqu’à présent, les producteurs qui fournissaient les magasins en direct étaient plutôt bien traités, mais la tendance est aussi à la baisse des prix d’achat de leurs produits, en parallèle d’une hausse des prix de vente en magasins. Ils participent malgré eux à la « compensation des taux de marges » et leurs produits se vendent moins bien… C’est une spirale de la défaite à laquelle on assiste. Si les agriculteurs n’ont pas de possibilité de vendre ailleurs, en circuits courts ou via d’autres réseaux de distribution, je crains le pire pour les années à venir.

L’augmentation du seuil de revente à perte (SRP) fait débat. Est-ce une bonne idée ?

La notion de SRP concerne aujourd’hui les commerçants. Ce débat est erroné : la discussion doit porter sur la création d’un SRP appliqué directement aux producteurs. Cela nous amène forcément à parler des cours mondiaux. Un produit qui part vers des marchés aux cours mondialisés est mis en concurrence sur son prix, avec le producteur le moins cher au monde.

Un alignement des prix « locaux » sur les prix « mondiaux » nécessite de vendre en dessous des coûts de production, de réaliser une « vente à perte », même si les produits sont finalement vendus en France… Dans ce contexte, empêcher la vente à perte pour les agriculteurs leur permettrait de rentabiliser leur production.

La discussion doit porter sur la création d’un SRP appliqué directement aux producteurs.

Comment y parvenir ?

Mettre en place un SRP à leur profit suppose qu’ils connaissent et maîtrisent leurs coûts de production, ce qui n’est malheureusement pas souvent le cas. Comment déterminer alors un prix minimum à payer si les producteurs ne savent pas dire eux-mêmes ce dont ils ont besoin ? Ce doit être le point de départ des réflexions.

Michel-Edouard Leclerc alerte sur l’augmentation des prix en rayon qui découlerait d’un relèvement du SRP. Que répondre à cela ?

Il est évident que relever le SRP « commerçant » de manière uniforme entraînerait une hausse des prix « consommateurs ». L’UFC-Que Choisir évalue cette hausse entre 12 et 17 %. Ce n’est pas envisageable. Mettre en place un SRP « producteur » aurait le mérite de rendre les prix plus cohérents avec la valeur réelle des produits, mais aussi le même effet haussier des prix. C’est pour cela qu’il est nécessaire d’avoir une réflexion sur la structure du réseau d’intermédiaires pour agir sur le prix final au consommateur.

Il est évident que relever le SRP “commerçant” de manière uniforme entraînerait une hausse des prix consommateurs.

C’est-à-dire ?

Dans le système actuel des filières, il y a une démultiplication des couches logistiques : grossistes, industriels, centrales d’achat… Ils sont une composante importante du prix et il y a des économies à faire sur ces postes. Donc oui, pour intégrer un seuil de revente à perte « producteur », mais pas avant de connaître les réels coûts de revient des productions et pas avant d’avoir repositionné les circuits de distribution. L’objectif étant d’améliorer le prix payé au producteur sans augmenter celui payé par le consommateur.

Les États-généraux de l’alimentation n’ont-ils pas été l’occasion d’une telle réflexion ?

La logistique a été la grande absente des discussions. À aucun moment, ce thème n’a été mis sur la table. Or, qu’est-ce qui lie tous les acteurs concernés entre eux ? Les camions en transit. Il est temps d’inventer autre chose en termes de réseau de distribution, car une partie de la valeur part en fumée…

Il est temps d’inventer autre chose en termes de réseau de distribution, car une partie de la valeur part en fumée…

C’est l’objectif du projet que vous portez ?

Oui, nous avons imaginé une nouvelle manière de distribuer les produits en partant de la base, du producteur et qui reste attractive pour le consommateur. Direct Market est un espace de commande et de livraison en circuit court destiné aux professionnels : chaque magasin ou drive peut commander en direct auprès de producteurs qui fixent librement leur prix en fonction de leurs propres critères : qualité, distance du magasin…

Il s’agit de fournir une prestation de service pour optimiser de manière inédite les opérations logistiques et permettre d’écraser les coûts en améliorant la part payée aux producteurs. Nous réalisons un travail de sourcing de producteurs et de commerçants, puis de mise en relation. Avec en plus des services, des outils de commande et de livraison…

Où en êtes-vous ?

Nous sommes actuellement en phase de démarrage dans l’Île-de-France. Le lancement « officiel » aura lieu au début de 2018, mais les producteurs et commerçants peuvent s’inscrire dès maintenant sur la plateforme. Les premières commandes ont lieu à partir du 16 octobre 2017.

Propos recueillis par Alain Cardinaux