Les maraîchers voient les toutes prochaines récoltes poindre, mais pas les bras pour les ramasser. Traditionnellement, une bonne part de ce travail est réalisée par des travailleurs saisonniers étrangers. Le confinement à travers le continent à cause du coronavirus Covid-19 bloque les déplacements. Beaucoup des travailleurs saisonniers préfèrent aussi rejoindre leur famille au pays. Malgré tout, les maraîchers cherchent de la main-d’œuvre pour ne pas voir leur année de production s’effacer sans chiffre d’affaires.

Un sur deux a fait le choix de ne pas venir

Dominique Lux cultive trente hectares d’asperges à Pfettisheim, au nord de Strasbourg (Bas-Rhin). Il emploie habituellement une cinquantaine de saisonniers à l’année, essentiellement des étrangers. Aujourd’hui, les travailleurs roumains ne sont pas là. Franck Sander, président de la FDSEA du Bas-Rhin, confirme : « Quelques Polonais arrivent au compte-gouttes. Il faut qu’ils attendent quinze heures aux frontières pour venir. À mes yeux, un sur deux a fait le choix de ne pas venir. »

Agriculteur à Ohlungen, Franck Sander prévoit la mise à fil de ses houblons dans quinze jours. Il emploie habituellement des femmes turques à cet effet. Elles ne viendront pas. Les filières de l’asperge et du houblon embauchent environ 700 personnes habituellement à cette période de l’année en Alsace, auxquelles il faut ajouter les filières des radis, de la salade ou du chou à choucroute en avril. Il manquera à peu près la moitié de la main-d’œuvre, estime Yohann Lecoustey, le directeur de la FDSEA du Bas-Rhin.

À l’autre bout de la France, Brigitte Amourdedieu, présidente de l’Anefa (Association nationale pour l’emploi et la formation en agriculture) du Vaucluse, fait les comptes : « il manque entre trois et quatre mille personnes dans la région Paca. On comprend bien pourquoi ils ne viennent pas, mais sans eux, ce sera compliqué d’assurer la récolte. » La saison des asperges et des fraises a déjà commencé dans le sud. Celle des cerises s’annonce dans quelques semaines et les producteurs ne savent pas comment faire.

L’enjeu d’une exception agricole

La FNSEA avait alerté le 18 mars 2020 sur le manque de main-d’œuvre dans les filières maraîchères et arboricoles. Elle demandait d’accorder une exception agricole pour faire entrer la main-d’œuvre étrangère apte à travailler. Une rencontre téléphonique s’était tenue le même jour entre deux de ses représentants, le président de l’Anefa, le directeur de cabinet de la ministre du Travail et le directeur de Pôle Emploi.

Le 23 mars 2020, le syndicat de salariés FGTA-FO (Force ouvrière) a donné sa position dans un communiqué publié sur son site : « Demander l’ouverture des frontières pour les travailleurs saisonniers issus de pays membres de l’Union européenne ne peut en aucun cas être envisagé pendant cette période de crise sanitaire où le confinement est de rigueur. Nous dénoncerons toutes les mesures qui pourraient être prises par le gouvernement répondant à cette demande. »

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Un appel à l’emploi local

Les FDSEA et les Jeunes Agriculteurs de l’Alsace ont lancé un appel à l’emploi local, le vendredi 20 mars 2020 : « Aujourd’hui, de nombreuses personnes sont au chômage technique faute d’activité. Nous pouvons leur fournir un travail sur cette période. Ils peuvent cumuler les ressources issues des différentes activités. » Le lundi d’après au matin, les syndicats avaient reçu deux cents mails de propositions de service.

À la suite de cet appel, Dominique Lux avait été le sujet d’un reportage d’un journal internet local, Rue89 Strasbourg. Lundi après-midi, il avait reçu directement quinze réponses. « C’est plutôt encourageant. Je vais répondre à chacun d’eux en leur expliquant précisément ce que je veux. » Il refusera les candidats bénévoles parce que c’est illégal et qu’il ne veut pas de candidats qui imaginent une ambiance un peu « vendanges entre amis ».

Au contraire, il insistera sur l’engagement physique, sur la technicité du geste et sur les objectifs de rendement. Il demandera un engagement moral de trois semaines. « Certains candidats me disent : Dès que mon travail principal reprend, je pars. Je les comprends bien mais, moi, je ne peux pas opérer un recrutement sur cette base », explique-t-il.

C’est une année qui part dans le videDominique Lux, producteur d’asperges en Alsace

Parmi les deux cents réponses reçues à la FDSEA 67, Yohann Lecoustey reconnaît qu’il y a « des profils hétérogènes » et qu’il sera amené à faire un premier criblage pour présenter des candidats susceptibles d’intéresser les employeurs. « L’avantage des personnes en chômage partiel, c’est qu’elles n’ont pas des comportements de candidats déjà éloignés depuis longtemps de l’emploi », reconnaît Dominique Lux.

Le syndicat FGTA-FO a demandé pour sa part une généralisation du contrat pour les vendanges, une dérogation qui existe déjà et qui permet à des salariés ou à des agents en congés payés de travailler à la préparation des vendanges.

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Le casse-tête de l’accueil

Dans le Vaucluse aussi, les producteurs reçoivent des candidatures spontanées depuis quelques jours. Ce qui soulève à chaque fois de nouvelles questions : « Nous voyons venir des travailleurs indépendants qui se déclarent disponibles parce qu’ils n’ont plus de chiffre d’affaires, donc de revenu, puisque l’activité est en quasi-arrêt, décrit Brigitte Amourdedieu. L’employeur se demande comment les payer puisqu’ils ne sont pas affiliés à la MSA. »

« Nous avons aussi des offres qui viennent d’autres régions, poursuit-elle. Ça nous arrangerait mais, en ces temps de confinement, nous ne voulons pas inciter les gens à se déplacer. À l’inverse, certains candidats n’ont pas de véhicule ou espèrent venir au travail en covoiturage. Nous refusons ; les règles du confinement, c’est une seule personne dans chaque voiture. »

Et pourtant, l’agricultrice insiste sur l’importance à trouver de la main-d’œuvre en urgence : « C’est une année complète qui se joue. Si la récolte des légumes ou si les travaux comme l’éclaircissage des arbres ne sont pas faits là, il faudra attendre un an. Et oublier le chiffre d’affaires et le revenu de l’exploitation. »

Dominique Lux y pense aussi, à cette éventuelle absence de chiffre d’affaires. Au 23 mars 2020, il avait butté 10 % de ses surfaces d’asperges. Il s’est donné pour objectif d’atteindre 50 % dans dix jours, comme une année normale. Ensuite ? « Ensuite, on verra. Il est difficile de faire un pronostic aussi loin », répond-il.

L’équation qu’il cherche à résoudre comporte encore de nombreuses inconnues. Il pèse l’intérêt d’arrêter les charges et laisser monter à graines, considérant son année comme morte. Ou alors, de retarder sa production pour laisser passer le pic de l’épidémie en espérant une sortie progressive du confinement.

Des marchés illisibles

À ces problèmes de gestion, s’ajoute une illisibilité du marché. La crainte de Dominique Lux réside dans les transferts de production d’un segment de marché à un autre. D’un côté, la fermeture des marchés locaux bloque le débouché de la vente en circuits courts. De l’autre, toute la restauration de ville et d’entreprise sont fermées depuis le confinement du 17 mars 2020. Ce sont des tonnages qui peuvent encombrer les autres circuits de commercialisation. « C’est une année qui part dans l’inconnu », résume le maraîcher.

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Eric Young