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Des farmers à la santé fragile

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Élections américaines - Des farmers à la santé fragile
Les aide directes fédérales aux agriculteurs amérisains battent des records.© GFA

Entre les guerres commerciales et l’impact de la pandémie du Covid-19, les producteurs connaissent des temps tourmentés. Difficile toutefois de tenir le président Trump pour responsable de tous les maux de l’agriculture américaine.

L’année 2020 est pour le moins contrastée aux États-Unis. Le revenu agricole net devrait atteindre son meilleur niveau depuis 2013, alors que les revenus de production sont au plus bas depuis 2010. Pour expliquer ce « miracle », il faut regarder du côté du gouvernement et de ses programmes de soutiens à la filière. Les aides directes fédérales de 2020 battent déjà des records. Le secrétaire à l’Agriculture, Sonny Perdue, continue régulièrement d’annoncer des soutiens supplémentaires. L’enveloppe globale pourrait finalement atteindre, en fin d’année, au moins 45 milliards de dollars.

L’État à la rescousse

En pleine crise économique, l’agriculture est devenue le secteur le plus soutenu aux États-Unis et c’est une nécessité selon le président du syndicat Farm Bureau, Zippy Duvall. « Nous ne savons pas quand cette pandémie prendra fin et nous ressentons toujours les effets des déséquilibres commerciaux et des intempéries. Cette bouée de sauvetage permettra aux agriculteurs de rester à flot tout en continuant à approvisionner les garde-manger américains. »

> À lire aussi : Le coronavirus destabilise la production bovine américaine (29/06/2020)

Pour beaucoup, ces aides risquent malheureusement de ne pas suffire. L’année 2019 a recensé une hausse brutale du nombre de faillites chez les agriculteurs. 595 dossiers ont été déposés, soit 20 % de plus qu’en 2018 et le total le plus élevé depuis 2011. Durant la première moitié de 2020, 284 exploitations agricoles ont déjà mis la clé sous la porte. Dans un pays qui compte plus de deux millions de fermes, ces chiffres peuvent paraître dérisoires. Mais c’est un indicateur révélateur des faiblesses de la filière.

Symbole de la lutte électorale de cette fin d’année, le Wisconsin est particulièrement concerné, avec plus de 10 % des faillites depuis 2017. Terre de lait par excellence, c’est aujourd’hui l’exemple d’un modèle à la peine, que la pandémie du Covid-19 n’a fait que fragiliser davantage. Au cœur de la crise, faute de débouchés, les producteurs ont dû se délester de milliers de litres de lait en pure perte. Joe Bragger, responsable du syndicat agricole local, ne pouvait alors que constater les dégâts. « Avec des prix déprimés ces cinq dernières années, nos éleveurs étaient déjà stressés financièrement. Le lait jeté et la demande des transformateurs de réduire la production n’ont fait qu’amplifier la pression. »

> À lire aussi : « Je jette mon lait et ça me met en colère » (16/04/2020)

Et cette pression, c’est celle de l’agrandissement ou de la cession. De 30 000 exploitations laitières dans les années 1990, le Wisconsin dépasse péniblement les 7 000 unités. Avec une moyenne de 140 vaches par troupeau, l’État souffre de la comparaison avec la Californie, où les élevages ont plus de 1 000 têtes en moyenne. Comme une passation de pouvoir, le Wisconsin a perdu 250 000 vaches laitières sur une trentaine d’années pendant que la Californie en gagnait 500 000.

Une dette qui s’épaissit

Cette remontée des faillites agricoles dans le pays coïncide avec la forte poussée de l’endettement des fermes. Si le phénomène n’est pas récent, il s’est accentué depuis le début des années 2000. Il devrait atteindre 433 milliards de dollars cette année. La part de la dette foncière augmente et représente près de 65 % de la dette totale. Elle n’atteignait que 51 % début 2000. L’explication principale est la hausse du prix des terres agricoles, combinée à des taux d’intérêt faibles qui ont conduit les agriculteurs à s’endetter davantage. Si la situation reste tenable, elle ramène au triste souvenir des années 1980 qui avaient vu une progression de la dette dans des proportions similaires. Les prix agricoles qui s’étaient alors effondrés avaient entraîné de nombreuses exploitations du Midwest à la faillite.

Population vieillissante

Cette augmentation du prix des terres et la santé financière de certaines structures font également craindre une transmission des outils de production plus difficile à l’avenir. Parmi les chiffres du dernier recensement agricole, l’âge des producteurs symbolise un des défis de l’agriculture américaine. Si la part des jeunes de moins de 35 ans est assez stable, avec 8 % des agriculteurs du pays, la proportion de producteurs de plus de 65 ans a bondi de 25 à 34 % entre 1992 et 2017. En conséquence, la moyenne d’âge de la profession atteignait 57,5 ans en 2017. Elle était encore à 53,3 vingt ans plus tôt.

Le renouvellement des générations dans l’agriculture fait partie des quelques sujets qui concernent directement l’agriculture dans le programme de Joe Biden et des démocrates. Déjà lancé sous la présidence Obama, le mécanisme de microcrédits accordés aux jeunes agriculteurs devraient prendre plus d’ampleur. Ce système, censé faciliter l’arrivée de jeunes hors cadre familial, verra son plafond doubler. Les enfants d’agriculteurs ne sont pas oubliés, avec la promesse de passer par plus de crédits dédiés pour lancer leur projet au sein d’une exploitation existante. Aux États-Unis, 86 % des exploitations sont familiales.

Challengés à l’exportation

Puissance agricole exportatrice majeure, les États-Unis se sont heurtés, au fil du temps, à des concurrents de plus en plus coriaces sur la scène internationale. Pour le blé, la montée en puissance des pays de la mer Noire a largement pénalisé les exports américains. L’Égypte, qui importait encore 3,8 millions de tonnes de blé américain en 2011, n’en achète plus que quelques centaines de milliers. En soja, c’est le Brésil qui est passé leader au détriment des États-Unis sur le marché mondial, et surtout vers la Chine.

La guerre commerciale entamée par Trump n’a pas aidé les céréaliers américains sur ce marché concurrentiel. En 2018, au cœur de la crise entre les deux pays, le soja facturé à la Chine dépassait à peine trois milliards de dollars, un montant divisé par quatre par rapport à 2017. Il faudra certainement patienter pour que les phases de négociations avec le géant asiatique fassent leur effet, mais le mois d’août 2020 a laissé de bons espoirs aux agriculteurs. Les États-Unis ont facturé le plus gros montant de produits agricoles à la Chine sur un mois depuis 2012, et septembre pourrait aussi atteindre un record.

Il reste pourtant beaucoup à faire pour que la Chine atteigne le montant d’achat de 36,5 milliards de dollars en biens agricoles promis pour 2020. Si cette bataille n’a pas permis de détourner le monde agricole du président Trump, les producteurs de maïs peinent par contre à lui pardonner sa politique concernant l’éthanol. Secteur très impacté par la pandémie de Covid-19, la filière a, en plus, dû subir l’arbitrage de Trump en faveur du secteur pétrolier. Cette décision a notamment permis aux grandes raffineries d’obtenir des dérogations sur l’incorporation d’éthanol dans l’essence. Peu de chance que cette décision fasse basculer l’élection, mais elle s’ajoute à un bilan de Trump pour l’agriculture au final mitigé. Certains agriculteurs vont peut-être hésiter davantage qu’en 2016 au moment de faire leur choix.

De notre correspondant aux États-Unis, Benoît Devault
Joe Biden, un challenger chez les agriculteurs

Les sondages laissent peu d’espoirs à Joe Biden de remporter l’adhésion des agriculteurs américains à cette élection. Sans complètement négliger cet électorat, le candidat a préféré inclure l’agriculture dans un projet social et environnemental plus large pour la ruralité.

La lutte contre le réchauffement climatique apparaît ainsi comme un des axes majeurs du programme agricole du candidat démocrate. Son ambition est de faire de l’agriculture américaine la première au monde à obtenir un bilan carbone neutre pour 2050. Pour atteindre cet objectif, il souhaite, par exemple, rémunérer les pratiques favorables à l’environnement sur les exploitations comme le stockage de carbone et plus généralement les techniques de conservation des sols. L‘ancien vice-président veut aussi renforcer les mesures de contrôle pour le bien-être animal dans les élevages et mieux lutter contre les cas de cruauté dans les abattoirs.

Sur le volet économique, Biden tente de bénéficier du bilan contrasté des batailles commerciales de son adversaire, notamment avec la Chine. Pas question toutefois d’y mettre fin, au risque de paraître plus complaisant que son opposant. Il promet en revanche de mener les prochaines luttes en cohésion avec les alliés des États-Unis et, surtout, en préservant les intérêts des agriculteurs.

Autre défi de taille, il souhaite s’attaquer de façon plus frontale aux problèmes de concurrence et de concentration des industries agroalimentaires. Des mesures qui semblent peu spectaculaires, mais qui auront l’avantage d’être assez consensuelles. À l’image du candidat démocrate.

© AFP
Trump en terrain conquis

« Nous sommes en train d’ajuster les réglementations pour que nos agriculteurs soient libres d’innover, prospérer et croître ! Oh vous êtes heureux d’avoir voté pour moi, vous avez de la chance que je vous ai donné ce privilège ! »

En 2018, Trump faisait cette déclaration devant les membres du plus grand syndicat agricole du pays. C’était l’une de ces interventions qui témoigne à quel point ce pur New-Yorkais se sent à l’aise lorsqu’il s’adresse à l’Amérique rurale.

Ces quatre dernières années n’ont pourtant pas été faciles pour le secteur agricole et Trump n’y est pas étranger. La guerre commerciale lancée contre la Chine a eu des répercussions sur des producteurs placés, malgré eux, en première ligne. La gestion délicate de la crise du Covid-19 a ensuite chahuté les filières et fragilisé les producteurs.

À quelques semaines du verdict, le dernier sondage de la revue Farm Future donne toutefois des intentions de vote chez les exploitants à 75 % en faveur de l’actuel président. Pour expliquer ce phénomène, il ne faut d’abord pas exclure la crainte de certains farmers de voir arriver au pouvoir des démocrates potentiellement moins conciliants avec eux sur le plan environnemental et fiscal. Ensuite, le soutien financier de l’administration Trump a été significatif. Les rétorsions commerciales des trois dernières années ont ainsi été atténuées par des versements d’aides massifs. Le programme d’achat de denrées alimentaires pour soutenir les filières les plus touchées par la pandémie a lui aussi été important.

L’opposition redoute d’ailleurs que l’arme des aides fédérales soit utilisée à des fins électorales, ce que le gouvernement réfute. Le secrétaire d’État à l’Agriculture, Sonny Perdue, a pourtant laissé échapper au mois d’août une promesse équivoque lors d’un discours en Caroline du Nord, en parlant des aides versées par l’USDA (1) : « C’est ce qui continuera de se produire quatre ans de plus si l’Amérique vote pour Donald J. Trump. »

(1) Département de l’Agriculture de l’État fédéral.

75 % des exploitants auraient l’intention de voter pour l’actuel président, selon le dernier sondage de la revue © AFP
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Cet article est paru dans La France Agricole

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