« Les agriculteurs continuent à travailler, c’est donc très important pour nous aussi de poursuivre notre boulot, souligne Corinne Vernat, première secrétaire de rédaction, à La France Agricole. Chaque jour, des amis m’appellent pour me demander comment ça se passe pour les paysans. L’une est infirmière libérale, elle a attrapé le virus. Aujourd’hui, elle est guérie, et elle me dit : c’est vrai que nous, les soignants, sommes en première ligne, mais derrière, sans notre maraîcher, notre éleveur et tous les producteurs pour nous alimenter, ce serait terrible ! ».

Le magazine est distribué chaque semaine. Tous les efforts sont faits chaque jour sur le site internet. Nous continuons à marcher sur nos deux jambes.Éric Maerten, éditeur du pôle agriculture de La France Agricole

Depuis le 17 mars 2020, l’immeuble de La France Agricole, dans le 10e arrondissement, à Paris, est fermé. Et le travail se mène désormais à distance. Les déplacements de la rédaction, comme de tous ceux qui se rendent habituellement chaque jour sur le terrain, ont été limités à « une nécessité absolue » et requièrent « l’autorisation de la direction ». Pourtant, le site Lafranceagricole.fr fonctionne en continu et l’hebdomadaire est publié, imprimé et distribué chaque semaine.

Ce petit miracle tient à une organisation sans précédent. « Aujourd’hui, tous les collaborateurs sont sur le front et, malgré la distance, s’attellent, au quotidien, à conserver la proximité avec les agriculteurs », explique Éric Maerten, éditeur du pôle agriculture au sein du groupe NGPA.

Les journalistes en lien, à distance

La cinquantaine de rédacteurs, titulaires et pigistes, amenés régulièrement à travailler à distance, était déjà équipée. Certains sont restés à Paris, d’autres ont gagné la ferme familiale. Et pour tous, le changement est fort. « Mon temps d’écran de téléphone a triplé, s’amuse Pierre Peeters, journaliste au service du machinisme. Il est passé de 3 à 9 heures par jour. » Les conférences de rédaction, des rendez-vous importants pour échanger sur les sujets, se font via l’application de visioconférence Teams.

Celle pour le web se déroule tous les matins à 10h30. C’est l’occasion de faire une première sélection des sujets d’actualité qui seront envoyés aux lecteurs dans la newsletter La France Agricole. Pour le magazine, les rendez-vous sont aussi quasi quotidiens, avec, un point d’orgue, le vendredi, qui détermine la Une et l’actualité du prochain numéro. Il n’est pas rare que ces échanges, qui permettent de garder le contact et de rompre l’isolement, soient interrompus par des miaulements ou « des entrées impromptues d’enfants qui jouent à cache-cache », s’amuse Marie Salset, chef du service des institutions, confinée à Paris.

Les journalistes rédacteurs ont de nouveaux « collègues » à leur bureau. © R. Pozion-Coeuru, I. Escoffier, C. Le Gall

Chacun a dû aménager un poste de travail, avec les moyens du bord, dans son salon, sur le balcon, ou même dans le bureau de son père agriculteur. Et les appels aux agriculteurs se sont multipliés, faute de pouvoir échanger avec eux sur le terrain. Une frustration pour certains qui « vivent les semis de printemps par procuration ».

Les prises d’informations se font par téléphone, et les agriculteurs s’improvisent photographes d’un jour. « Les éleveurs sont compréhensifs, ils jouent le jeu, prennent des photos, ou se font aider », relate le chef du service de l’élevage, Vincent Guyot. Les photographes continuent, dès qu’ils le peuvent, à se rendre sur le terrain, en respectant les gestes barrières.

Une vingtaine de correspondants dans toute la France

Une partie de la rédaction s’est repliée à la campagne, bien souvent sur l’exploitation familiale. Les « journalistes à la ferme » peuvent « prendre des photos pour illustrer les articles, ça a été bien pratique », commente Justine Papin, du service des cultures, actuellement dans l’Indre-et-Loire.

Des journalistes sur le terrain et toujours près des tracteurs © R. d’Hardivilliers, E. Young, J. Papin

Ils ont aussi l’occasion d’observer le ballet des tracteurs et de « rapporter l’écho des plaines ». Renaud d’Hardivillers, journaliste web, confiné dans l’Oise, profite parfois de sa pause pour semer des betteraves. En plus des informations techniques et des actualités, certains, comme Eric Young et Bertille Quantinet, se concentrent sur la veille réglementaire, très chargée, notamment pour la newsletter de La France Agricole Employeur. D’autres, se consacrent à la newsletter La France Agricole High-Tech : toutes les newsletters ont été maintenues.

La force de la rédaction, et sa proximité avec le monde agricole, tient aussi à sa vingtaine de correspondants présents dans toute la France. « Depuis le confinement, je ne fais plus que des interviews par téléphone. Dans ces circonstances, le réseau constitué avec des personnes de référence me sert bien. Ils me permettent d’assurer la fiabilité de l’information », explique Monique Roque, correspondante pour la région Auvergne-Limousin.

« Ce qui nous porte pour surmonter ces difficultés, c’est l’importance pour les agriculteurs d’être bien informés durant cette crise sanitaire, poursuit-elle. Ils comprennent qu’on ne peut pas aller les voir. Mais ils restent motivés pour témoigner, et ils sont contents de continuer à recevoir La France Agricole. C’est une question de confiance. »

Et cette confiance passe aussi par la chasse aux « fake news », qui n’épargnent pas le monde agricole. Oriane Dieulot, journaliste pour Décodagri, se charge de traquer les fausses informations et se charge de rétablir la vérité.

Bravo au service informatique !

Pour les autres corps de métier de La France Agricole, il a fallu inventer, et surtout s’équiper. Celles et ceux qui travaillent sur la maquette et le graphisme ont dû emporter leurs ordinateurs contenant les logiciels indispensables à leur travail. « C’est comme ça que je me suis retrouvée, toute seule sur un grand boulevard parisien, à ramener chez moi, mon ordinateur grand écran sur une « chariote » de fortune empruntée au service du machinisme », s’amuse aujourd’hui Corinne Vernat, du secrétariat de rédaction.

Le défi était en effet loin d’être gagné. Et pas seulement pour des questions de transport. Le jeudi 12 mars 2020 à quelques jours de l’annonce du confinement, Annie Bouchard-Passin, directrice de la performance opérationnelle, a remué ciel et terre pour trouver en quelques jours des ordinateurs et des téléphones.

« C’est comme se plonger dans l’eau fraîche de la Bretagne, reprend Éric Maerten. On est passé sans transition d’une phase expérimentale à une phase pratico-pratique de travail à distance. Il y avait déjà quelques personnes qui travaillaient de chez elles, des outils étaient en place, mais là il y a eu une homogénéisation de la situation, pour être fonctionnel collectivement. »

Le service informatique a dû faire face à une situation inédite : « Aujourd’hui, des journalistes à la comptabilité en passant par la pub, tout le monde est connecté à distance, décrit Régis Pinon, du service informatique. Alors, il existe sûrement des ralentissements, parce que l’internet est aussi plus sollicité tout comme nos systèmes, mais globalement, tout le monde arrive à travailler sans trop de problèmes. » Et à conserver ce lien avec l’entreprise, comme avec les agriculteurs.

Globalement, depuis le début du confinement tout le monde arrive à travailler à distance. © G. Baron, H. Parisot, A. Marcotte

Les « filles des abos » toujours à l’écoute

Les services commerciaux ont pu maintenir leur activité et gardent une proximité avec leurs clients. Le service des abonnements se tient aussi plus que jamais à l’écoute des lecteurs : « Les informaticiens ont fait un travail formidable. Lors de la première semaine de confinement, on a demandé aux abonnés de privilégier le mail (abos@gfa.fr). Désormais, on peut nous joindre comme avant ! », souligne Rita Leporini.

« Les filles des abos », comme on les appelle dans l’entreprise, n’ont pas constaté plus d’appels qu’avant la crise : « Globalement, les revues sont bien arrivées grâce à la mobilisation de l’équipe en charge de la fabrication. Quand une revue ne parvient pas chez un abonné, on le renvoie vers les supports numériques, on lui rappelle ses codes d’accès. On trouve des solutions, car on ne peut pas envoyer la revue manquante. Les lecteurs sont très compréhensifs. »

On a réussi, sans réduire le nombre de numéros, encore moins la pagination dans ces moments d’actualité à part.Vincent Tropamer, responsable de la fabrication

Il a aussi fallu de la coordination du côté de la fabrication, car une fois écrit, il faut encore imprimer La France Agricole, la transporter, puis la distribuer. « J’ai vécu de grosses grèves et même un incendie chez l’imprimeur, mais rencontrer des obstacles sur l’ensemble de la chaîne, dans toute la France, c’est une première, reconnaît Vincent Tropamer, responsable de la fabrication, pour l’ensemble des publications du groupe. Mais on a réussi ! Et sans réduire le nombre de numéros, encore moins la pagination dans ces moments d’actualité intenses. Cela a été rendu possible parce que l’imprimeur et le routeur ont maintenu leur activité. »

Roto France, du groupe Maury imprimeur, est un partenaire historique de La France Agricole : « C’est vrai qu’avec vous, il ne faut pas se louper, relève Jean Michel Thibaut, directeur du site de Roto France Impression, à Lognes, en Seine-et-Marne : vos délais sont courts, avec de gros numéros, et des abonnés en bout de chaîne qui attendent. C’est un coup de pression à chaque fois, mais nous y sommes parvenus ! »

Les employés de l’atelier de Roto France garantissent chaque semaine la sortie du magazine. © Roto France

L’effectif a été peu réduit dans l’entreprise : environ 75% travaillent pour garantir la sortie des titres. Tous les gestes barrières ont été mis en place, pour assurer la sécurité des employés. Des masques fabriqués par l’entreprise et une paire de gants leur sont fournis, la température de chacun est prise avant le début du travail, les rotatives sont nettoyées à chaque changement d’équipe, et l’ensemble de la zone, une fois par semaine : « C’est davantage de stress et d’énergie à fournir, mais on voulait être là. D’autres titres ont fait le choix de passer en tout-numérique, pas La France Agricole. Et c’est important pour nous. »

Un magazine publié, imprimé et distribué

Chaque semaine, les magazines sont ensuite envoyés chez le routeur situé à quatre kilomètres de l’imprimerie. « Avec un effectif réduit, il a lui aussi pu assurer son travail, sans prendre de retard », reprend Vincent Tropamer. Il restait l’obstacle de taille de la distribution. La grande majorité des magazines sont arrivés à destination. Parfois avec un peu de retard. Mais après avoir considérablement réduit ses services, la Poste s’est engagée à améliorer la distribution.

La rédaction de La France Agricole est quasi vide, quelques salariés continuent de s’y rendre. © C. Faimali/GFA

« Nous sommes à l’unisson des agriculteurs », résume Éric Maerten. Tous les services se sont en effet d’un seul corps, mis au diapason pour poursuivre l’activité. Quelques salariés continuent même à se rendre à la rédaction, comme Anne Delarocque, responsable des services généraux : elle réceptionne, trie et traite le courrier.

« C’est essentiel, ce sont des demandes des lecteurs, comme des renouvellements d’abonnements, explique-t-elle. Il faut être là. C’est du stress, mais du “bon” stress de résoudre toutes les difficultés et obstacles qui surgissent en cette période particulière. Il faut assurer le maximum de services pour l’entreprise et nos abonnés. »

Rosanne Aries et Marie-Astrid Batut (avec A.Co)