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Quelles conséquences aura le Brexit pour les agriculteurs français ?

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Marchés - Quelles conséquences aura le Brexit pour les agriculteurs français ?
Depuis son élection en juillet 2019, le Premier ministre britannique, Boris Johnson, aura mis six mois pour négocier la sortie effective du Royaume-Uni de l’Union européenne. © XINHUA-REA

Le Royaume-Uni est un de nos principaux clients à l’exportation. Sa sortie de l’Union européenne pourrait alourdir les marchés des céréales, du sucre ou de la volaille, comme le montre notre analyse sectorielle. Elle inquiète aussi les producteurs britanniques.

Après de multiples rebondissements, le Royaume-Uni va sortir officiellement de l’Union européenne (UE) le 31 janvier 2020 à minuit, heure française. Ce qui ravive les craintes des agriculteurs français qui exportent près de 5 milliards d’euros de marchandises outre-Manche.

Les 22 et 23 janvier, les députés britanniques et la reine Elizabeth II ont approuvé le texte de retrait, qui a été validé le 24 par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.

Le Parlement européen a voté l’accord en session plénière, hier soir, le 29 janvier 2020. Le Conseil européen l’a approuvé par écrit ce 30 janvier 2020. Une dernière étape qui semble être une formalité. À partir du 1er février 2020, le Royaume-Uni, notre troisième client à l’exportation, devient donc un pays tiers pour l’Union européenne. Enfin, pas tout à fait…

Onze mois de transition

Pendant une période de transition, qui durera au moins jusqu’au 31 décembre 2020, les Britanniques continueront de faire partie du marché unique et d’appliquer l’ensemble des lois européennes. Ils devront se conformer aux décisions de la Cour de justice de l’Union européenne et contribuer au budget pour 2020. En revanche, le pays ne sera plus représenté dans les instances telles que la Commission et le Parlement européen ou encore la Cour de Justice, et ne participera pas aux décisions.

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Les 73 eurodéputés britanniques élus en mai dernier quitteront donc Bruxelles. Selon les termes négociés dans l’accord de retrait en octobre dernier, la période de transition pourra être prolongée seulement une fois, d’un ou deux ans, sur accord conjoint entre les deux parties. La demande devra être formulée avant le 30 juin 2020. Le Premier ministre anglais, Boris Johnson, a cependant signifié qu’il ne souhaite absolument pas utiliser cette possibilité.

L’UE des 27 a donc onze mois pour négocier les termes de ses nouvelles relations avec le Royaume-Uni et ratifier un accord. Un mandat de négociation doit être signé par les 27 pour donner pouvoir à la Commission. Toute la difficulté sera de mettre d’accord des États qui n’ont pas les mêmes priorités. Une proposition devrait être présentée aux pays membres par Michel Barnier, négociateur en chef pour l’Union européenne, dès le 3 février. Les pourparlers avec le Royaume-Uni ne devraient donc pas commencer avant début mars.

Un nouvel accord

« Le 1er février, l’Union européenne et le Royaume-Uni seront toujours des amis et partenaires, a déclaré Ursula von der Leyen, le 8 janvier, lors d’une rencontre avec Boris Johnson. Mais les objectifs de l’Union européenne sont clairs : maintenir l’intégrité de l’Union, son marché unique et son union douanière. Il ne peut pas y avoir de compromis sur ces points. […] Sans prolongation de la période de transition, il est difficile de croire que l’on va réussir à se mettre d’accord sur tous les points. Il faudra établir des priorités. Mais nous sommes prêts à concevoir un nouvel accord avec zéro tarif, zéro quota et zéro dumping. » Tel est l’objectif affiché aujourd’hui par l’Union européenne.

De l’autre côté de la Manche, Boris Johnson laisse entendre que les négociations avec l’Europe ne sont pas une priorité. Un « no deal » est donc toujours possible à l’issue de la période de transition. Les relations entre l’Union européenne et le Royaume-Uni seraient, de fait, soumises aux règles de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) et des droits de douanes s’appliqueraient aux transactions (en moyenne de 15 à 30 %). Un « no deal » pourrait donc avoir d’importantes conséquences sur les marchés et les filières de production françaises.

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Filières animales

Viande bovine

Même si les relations commerciales devraient rester stables en 2020, les premiers signes d’anticipation au Brexit se font sentir. « Les opérateurs commerciaux d’outre-Manche se préparent aux éventuels accords et tentent de diversifier leur clientèle », explique Caroline Monniot, de l’Institut de l’élevage (Idele). Bien que l’Union européenne reste le débouché prioritaire pour la viande bovine réfrigérée et congelée, les volumes exportés à destination des pays tiers augmentent, notamment vers l’Asie. Sur 2019, l’Idele note un « bond » des envois vers les pays tiers de 88 % pour le Royaume-Uni et de 94 % pour l’Irlande (en volume).

Autre phénomène notoire, « dès l’annonce du Brexit, les éleveurs irlandais ont modifié leurs itinéraires de production. La production de bœufs a été réduite de 6 % sur les 51 premières semaines de 2019 par rapport à 2018, au profit de celles de jeunes bovins (+ 3 %) et de génisses (+ 4 %). Cette hausse participe à l’alourdissement du marché européen et induit une concurrence plus forte avec les autres pays producteurs comme la France », estime Caroline Monniot.

Viande ovine

« Les incertitudes liées au Brexit ont poussé les éleveurs britanniques à abattre et à exporter plus, à bas prix durant l’été 2019 », détaille Cassandre Matras, de l’Idele. La baisse de la cotation locale a entraîné un regain des importations françaises de viande ovine en 2019 (+ 8 % en 2018 sur onze mois en volume). « Cette forte hausse des envois depuis le Royaume-Uni a entraîné une baisse des effectifs de reproducteurs début 2020 », poursuit-elle. De quoi stopper cet élan.

« À l’échelle mondiale, l’offre se resserre, d’autant plus que la Nouvelle-Zélande s’est largement détournée du marché européen pour répondre à la demande chinoise. De fait, 2020 sera synonyme d’un désencombrement du marché. Cette situation pourrait être profitable aux producteurs français pour réaffirmer leur position mais, à plus long terme, un potentiel recul de l’offre en viande britannique sur nos étals induirait une moindre visibilité de la filière et ainsi une consommation plus faible. »

Lait

Le Cniel, l’interprofession laitière française, se veut plutôt rassurant. « Les importations laitières du Royaume-Uni sont couvertes à 99 % par l’Union européenne, souligne Antoine Auvray, économiste au Cniel. Un fort remaniement de ce portefeuille clients hors union semble improbable sur le moyen terme. »

L’ultra-frais et les fromages pèsent pour 61 % des importations britanniques en valeur. « La difficulté logistique de l’importation d’ultra-frais en long courrier, associée à une faible dynamique d’investissements dans de nouvelles capacités de fabrication, permet de relativiser les risques pour les producteurs européens », ajoute-t-il.

Du côté français, le Royaume-Uni concentre 8 % des exportations en équivalent lait, soit 730 millions de litres en 2018. « En cas d’accord restrictif, le secteur de l’ultra-frais français est potentiellement le plus exposé car plus d’un tiers de la marchandise exportée l’est outre-Manche, note Antoine Auvray. D’autant que la consommation intérieure est en berne. »

Volailles

À l’échelle de l’UE à 28, le Royaume-Uni importe plus de 50 % des volailles de chair en provenance des pays tiers. « À l’occasion de sa sortie de l’Union européenne, le pays repartira avec sa part de contingents négociés avec l’OMC. Sur les accords bilatéraux négociés par l’UE à 28, la part de contingents du Royaume-Uni reviendra à l’Union. Le risque est un engorgement du marché », note François Cadudal, directeur du pôle économie de l’Institut technique de l’aviculture.

« En ovoproduits, la France est le second fournisseur du Royaume-Uni, soit 15 % de la valeur des exportations totales d’ovoproduits français, poursuit-il. Les marchés britanniques sont historiquement consommateurs de blanc. Un enrayement des flux poserait des problèmes d’équilibre matière aux exportateurs français. »

Porc

« Le Royaume-Uni est le premier débouché de l’Union européenne en valeur en 2018 (28 %). Bien que les volumes importés par le Royaume-Uni restent modestes à l’échelle européenne, leur valeur n’est pas négligeable. Si les importations britanniques venaient à baisser pour l’Union européenne, le marché pourrait être en partie compensé par la demande chinoise, mais la typologie des produits exportés est différente », relève Élisa Husson, de l’Institut du porc.

Volet sanitaire

« Sur les ports français, notamment à Cherbourg, les dispositifs de contrôle des denrées et animaux vifs sont prêts. Risque principal, l’Irlande du Sud pourrait servir de plaque tournante pour des produits en provenance du Royaume-Uni et à destination de l’Union européenne. Or historiquement, un certain nombre de crises sanitaires ont été importées d’outre-Manche, comme la vache folle. Actuellement, la tuberculose bovine y est encore très présente et le réseau d’épidémiosurveillance britannique ne fonctionne pas correctement », explique Hervé Marie, président du GDS de la Manche.

Filières végétales

Céréales et produits transformés

Près de 1 million de tonnes (Mt) de céréales françaises sont exportées chaque année vers le Royaume-Uni. La France est son premier fournisseur de maïs et d’éthanol et le quatrième de blé tendre, mais les quantités exportées sont relativement faibles. Ce qui inquiète surtout la filière, ce sont les accords de libre-échange qui pourraient être signés entre le Royaume-Uni et certains pays tiers très compétitifs et exportateurs majeurs de céréales et produits céréaliers, par exemple, :

  • Les États-Unis en maïs, blé, amidon et éthanol ;
  • Le Brésil en maïs, éthanol et amidon ;
  • L’Argentine en blé et orge.

Si la baisse des prix et la perte de volumes de céréales brutes exportées sur le marché domestique britannique représentent un risque peu important, la perspective de pertes de volumes à l’exportation d’éthanol et de produits amidonniers est plus inquiétante : jusqu’à 2,6 Mhl d’éthanol et 200 000 t d’amidon.

Par ailleurs, selon l’AGPB (1) « le risque de swap (NDLR : effet domino) est réel, même avec des règles d’origine strictes, pour les produits dont la production britannique est importante comme le blé tendre (15 Mt), l’orge (7 Mt), l’avoine (850 000 t), l’éthanol (8-10 Mhl) et l’amidon (700 000 t). Les Anglais importeraient ces produits depuis des pays situés hors de l’Union européenne pour les consommer chez eux, ce qui libèrerait la production anglaise pour les exportations vers l’Union européenne.

Autre risque identifié : une baisse de prix et une perte de volumes sur le marché intérieur de l’UE à 27, du fait de la hausse des importations de l’Union européenne à droits faibles ou nuls pour les céréales dont le Royaume-Uni absorbe actuellement des volumes significatifs sous forme de contingents prévus dans des accords bilatéraux. C’est le cas du blé tendre d’Ukraine (190 000 t d’importations du Royaume-Uni en 2017) et du maïs de cette même provenance (1,25 Mt en 2021) pour lequel l’impact se ferait réellement ressentir en cas de déclenchement de droits, c’est-à-dire si les prix mondiaux sont déprimés.

Sucre

Le Royaume-Uni produit 1 Mt de sucre blanc, mais en consomme 2 Mt et doit en importer. 500 000 t des pays tiers  : il s’agit de sucre roux, raffiné dans l’usine Tate & Lyle près de Londres. Les autres 500 000 t sont issues de l’Union européenne, avec la France comme premier fournisseur.

« En comptant l’éthanol, le Brexit représente un risque pour 13 % de notre surface betteravière », chiffre Timothé Masson, économiste à la CGB (2). Cette part serait même supérieure si l’on tient compte des contingents d’importation de sucre roux à droits nuls ou réduits remplis actuellement par le Royaume-Uni dans le cadre d’accords bilatéraux négociés entre l’Union européenne et d’autres pays tiers (Afrique du Sud…). Contingents qui, de fait, vont être libérés dans les autres pays européens et notamment en Espagne et en Italie, là où il y a des raffineries. Deux pays qui sont des clients de la France…

« Même si on aboutit à un accord entre l’Union européenne et le Royaume-Uni, ce dernier a toutefois l’ambition d’avoir sa propre politique commerciale avec les pays tiers, ajoute Timothé Masson. Les flux de sucre et d’éthanol qui perdureraient entre les deux côtés de la Manche, risquent d’être à terme moins rentables par rapport aux autres flux. »

Autre inquiétude : voir les Anglais importer du sucre roux à droits réduits depuis l’Inde ou l’Australie dans le cadre d’accords bilatéraux et envoyer dans l’UE à 27 leur sucre blanc en excédent.

Pommes de terre

Le Royaume-Uni est un marché stratégique estimé à 12 millions d’euros. La France exporte 50 000 t pour le marché du frais, à un prix moyen de 300 €/t car il s’agit de pommes de terre à haute valeur ajoutée (grenaille ou gros calibre de type Baker). L’équilibre du marché ne devrait toutefois pas évoluer à court terme, car même si aucun accord de libre-échange n’est signé d’ici le 31 décembre 2020, « il ne devrait pas y avoir de droits de douane appliqués aux importations de pommes de terre fraîches européennes par le Royaume-Uni », indique Ari Karacoban du CNIPT (3). Mais ce dernier anticipe des conséquences indirectes sur les exportations de certains « petits » opérateurs français, peu habitués à vendre sur les pays tiers et qui pourraient être freinés par les nouvelles formalités administratives induites par le Brexit.

Fruits et légumes

La filière française de la pomme serait la plus affectée par le Brexit. Pas moins de 120 000 t sont commercialisées vers le Royaume-Uni, soit un quart des exportations de l’Hexagone. Au total, 200 000 t de fruits et légumes français sont expédiés outre-Manche (3,2 Mt au niveau européen). Des volumes qui vont devoir trouver preneurs.

« Mais les Anglais ont besoin de marchandises et ils ont intérêt à maintenir un flux constant avec l’Europe », veut croire Daniel Soares, responsable marketing international à Interfel (interprofession). La donne pourrait être différente si le Royaume-Uni venait à signer d’autres accords de libre-échange avec la Nouvelle-Zélande par exemple qui fournit déjà le pays, en pommes notamment.

(1) Assemblée générale des producteurs de blé.

(2) Confédération générale des planteurs de betteraves.

(3) Comité national interprofessionnel de la pomme de terre.

Un budget amputé et un Parlement européen recomposé

Si un accord sur le Brexit a fini par être trouvé, il n’en est pas de même pour le budget à long terme de l’Europe. Le départ du Royaume-Uni, qui versait plus d’argent qu’il n’en recevait, creuse un déficit. Si on veut le compenser, chaque pays devra mettre la main à la poche, mais l’effort ne sera pas réparti uniformément entre les 27. Les conflits traditionnels, entre pays contributeurs nets (qui veulent serrer les cordons de la bourse) et les bénéficiaires nets sont ainsi exacerbés par le Brexit. Le Conseil peine donc à adopter sa position, qu’il faudra ensuite rapprocher de celle du Parlement.

C’est avec un Parlement légèrement recomposé que s’engagera le trilogue. Sur les 73 sièges libérés par les députés britanniques, 27 sont à nouveau occupés. Lors des élections de 2019, quatorze pays avaient, en effet, élu davantage de députés qu’ils n’avaient de siège. C’est le cas de la France, qui compte désormais cinq députés supplémentaires, dont l’ancien PDG de Biocoop, Claude Gruffat (Verts).

L’arrivée dans l’Hémicycle de ces 27 députés vient globalement conforter les partis classés à droite (le Parti populaire européen, déjà dominant, gagne cinq députés et le groupe d’extrême droite Identité et démocratie en gagne trois). Les sociaux-démocrates et les Verts perdent chacun six sièges. Le groupe de Centre droite où siègent les députés LREM en perd onze.

B. L.

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Cet article est paru dans La France Agricole

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