« Je rappelle que lorsque la banque prête 100 euros, il y en a 90 qui ne lui appartiennent pas. La banque ne peut pas couvrir 100 % des risques, elle n’a pas pour vocation à le faire ».

Interpellé sur le financement de projets en agriculture, Christian Leveaux, du Crédit Agricole, est formel : les banques ne doivent plus être les seuls acteurs, « parce que le partage des risques est indispensable aujourd’hui », a-t-il expliqué lors d’un colloque sur le thème de l’installation et de la transmission en élevage, organisé le 7 décembre 2017, par l’Association française de zootechnie, à AgroParisTech.

Le chef d’entreprise, une banque et les autres…

Le responsable du marché de l’agriculture dans l’Aisne affirme que des porteurs de capitaux, comme des fonds d’investissement, s’imposeront même en élevage. « En plus des capitaux du chef d’entreprise et de la dette bancaire, on aura de plus en plus de porteurs de capitaux. Ils ne viendront pas forcément au niveau du capital de l’entreprise, mais sous la forme d’obligation par exemple. À l’avenir, on aura le chef d’entreprise, sa banque et d’autres acteurs ».

Ces autres acteurs ne seront pas forcément concurrents de la banque, poursuit-il, ils viendront finaliser des financements, « encore une fois pour partager le risque ».

Comment rémunérer les capitaux extérieurs ?

Seulement si le phénomène s’observe de plus en plus pour financer du foncier, mises à part quelques initiatives comme Gestel, ce recours est extrêmement rare pour le cheptel, le bâtiment ou encore le matériel. « On sait très bien que celui qui va apporter des capitaux va vouloir une contrepartie, et quelle est-elle sur le cheptel par exemple ? Pour le foncier, certains font le pari qu’un jour le prix de la terre augmentera. Pour l’élevage, c’est plus compliqué, explique Pierre-Marie Vouillot, de Jeunes Agriculteurs, qui met en garde sur le risque pour l’exploitant de devenir simple exécutant. « En agriculture, on a déjà du mal à rémunérer le travail, alors rémunérer des capitaux extérieurs, c’est quasiment impossible. »

Christian Leveaux est responsable du marché de l’agriculture du département de l’Aisne (Crédit Agricole Nord Est). © R. Aries/GFA

« Il n’y a pas volonté d’ingérence, reprend Christian Leveaux. Le but est d’apporter des capitaux pour une durée relativement limitée, de 6-7 ans… Et en général, les investisseurs passent par des structures intermédiaires. »

Un soupçon d’intégration

Mais le soupçon d’intégration ou de travail à façon persiste. Triskalia qui est apporteur de capitaux sur des projets d’installation, « dans des contrats déterminés, sur des structures juridiques précises », en fait les frais, note Jean-Yves Deslandes, expert en installation laitière et bovins allaitants au sein de la coopérative bretonne. « Il y a toujours ce satané problème, poursuit-il. C’est le chat qui se mord la queue : tout le monde est d’accord qu’il faut aider pour installer, mais dès lors que nous intervenons, tout de suite il y a un soupçon d’intégration. On ne s’en sort pas. »

La proposition du portage a aussi ses limites, rappelle la salle au banquier de l’Aisne. « Pour un même montant, le coût sera toujours plus élevé pour l’agriculteur s’il passe par des porteurs que par des banques. Pourquoi les banquiers ne le font-ils pas ? ». « Le poids du risque… », rétorque à nouveau Christian Leveaux.

« Des exploitations incessibles »

En quatre ans, le département de l’Aisne a vu la part de ses installations en élevage diminuer de 7 points. « On compte une cinquantaine d’installations aidées et non aidées par an, dont seulement six installations spécialisées en élevage, laitier avant tout. Les professionnels doivent s’emparer du problème », pousse le banquier par ailleurs fils d’éleveur.

D’autant qu’un phénomène nouveau fait son apparition avec la fin des quotas. « Aujourd’hui, un éleveur laitier dont l’entreprise va mal ne peut non seulement pas transmettre son exploitation, mais il ne peut plus non plus la négocier au niveau du marché. Parce qu’une entreprise qui ne fonctionne pas, n’a plus de valeur. Ça n’était pas le cas il y a encore quelques années où elle valait au moins un équivalent quota… C’est une première dans l’Aisne, mais l’on voit ainsi des exploitations qui deviennent incessibles. »

Rosanne Aries