« Le Grain et l’Ivraie » est le huitième documentaire d’une série qui montre la crise économique en Argentine. Pourquoi avoir consacré ce nouveau film à l’agriculture ?

La déforestation visant à convertir les terres au soja a eu chez nous des effets dramatiques. L’année dernière, par exemple, des centaines de villages qui n’avaient jamais été inondés ont été envahis par les eaux.

Malgré cela, peu de gens ont conscience de la catastrophe que nous sommes en train de vivre. Je suis également sénateur dans un parti d’opposition, et j’ai donc voulu montrer une situation rurale que la plupart des décideurs préfèrent ignorer.

Le soja fait l’objet d’une critique poussée dans le film. En quoi cette culture a-t-elle endommagé selon vous les campagnes argentines ?

Espérant se sortir de la crise économique des années 1990, les fermes de petites et de moyenne taille se sont beaucoup endettées, pour certaines jusqu’à l’hypothèque de leurs terres. Et des milliers de producteurs ont abandonné l’agriculture pour aller en ville. Imaginez donc l’enthousiasme, quand est apparue une nouvelle culture, très bien valorisée sur le marché international, et résistante à la sécheresse, comme l’est le soja.

Seulement, peu à peu, les prix ont baissé, au contraire des intrants, qui s’achètent en dollar. Et quand on sait qu’en 2018 notre monnaie s’est dévalorisée de 110 %, on comprend comment le soja n’a été qu’une nouvelle déception pour les Argentins.

Y a-t-il d’autres causes que le soja à cet exode rural massif que vous montrez ?

Il faut se rendre compte que notre agriculture n’a presque plus d’agriculteurs. Chez nous, ce sont des « pools de siembras », des entreprises de travaux agricoles, qui gèrent la plupart des champs, de la récolte aux traitements.

Il y a donc peu de travail dans les campagnes, ce à quoi vous pouvez ajouter des routes en mauvais état, souvent innondées, et le manque de raccordement au réseau électrique. Bref, le confort moderne n’existe pas. Cependant, le gouvernement n’a aucun projet par rapport à la ruralité. Son seul objectif demeure d’empêcher un désastre économique.

DDT, endosulfan, atrazine : les molécules qui sont évoquées dans le film sont interdites depuis longtemps en Europe. La législation argentine est-elle réellement plus souple sur les produits phytosanitaires ?

C’est l’autre point que je montre avec ce film : les utilisations irraisonnées de pesticides dans mon pays. Le DDT est également interdit depuis plusieurs dizaines d’années chez nous, mais il est toujours utilisé, tout comme l’endosulfan.

Cette dernière substance est d’ailleurs particulièrement nocive. À la fin du film, il y a une séquence qui raconte comment deux enfants, dans un village, sont morts à cause de ce produit, et le combat de leurs parents pour faire reconnaître le problème.

Vous expliquez que les prairies de la pampa ont été converties en champs. Où se trouve alors le bétail en Argentine ?

Le bétail est élevé dans des exploitations intensives, de types feedlots, dont la plupart de la production est exportée vers l’Union européenne. Cette dernière refuse cependant près de 10 % de ce que nous envoyons lors de contrôles sanitaires. Et c’est cette partie de la viande qui est consommée par les Argentins, puisque le contrôle public, dans notre pays, est en revanche inexistant sur l’alimentation.

Le tableau que vous dressez est assez noir. Percevez-vous tout de même des changements positifs dans le secteur agricole argentin ?

Certaines organisations, et certaines universités, diffusent de nouvelles pratiques, et souhaitent réellement repeupler les campagnes. Mais pour faire cela, nous avons besoin d’investissements, et d’un modèle agricole qui retrouve de la valeur ajoutée. Il est pour moi essentiel que notre pays arrête de considérer l’agriculture comme une industrie extractiviste, uniquement tournée vers l’international. Nous avons besoin de produire des matières premières saines, et de les transformer chez nous.

D’après moi, ce changement nécessite de revenir à un modèle mixte de polyculture-élevage, et le bétail doit donc retourner dans les champs. Des pratiques avancées, avec du pâturage tournant dynamique, ou des rotations complexes, se révèlent souvent plus rentables que le soja, et d’autant plus si on y ajoute de la transformation fermière.

Propos recueillis par Ivan Logvenoff

Fernando Solanas, Le Grain et l’Ivraie, distribué par Nour films, 97 minutes, en salle à partir du 10 avril.