Vers vingt heures, les premières voitures arrivent, puis les camions. Des tentes sont montées pour abriter les platines et les 30 mégawatts d’enceintes, un mur de dix mètres de longueur sur trois mètres de hauteur. Peu à peu, de nouvelles voitures colonisent les bas-côtés de cette parcelle de ray-grass de huit hectares, d’autres jeunes s’approchent, la foule grandit.

À minuit, quand les premières basses font trembler la campagne environnante, ils sont environ mille jeunes, venus de tous les départements voisins, prêts à passer la nuit à danser. Mais les nouvelles vont vite dans le monde agricole, et l’exploitant est immédiatement alerté par ses voisins.

Sous la menace du lisier

Quatre ou cinq agriculteurs se rendent sur place, et entament les négociations. Mickaël Huneau, exploitant dans un village voisin, n’est arrivé, lui, que vers deux heures du matin. « Le temps de remplir et d’atteler la tonne à lisier », raconte-t-il. Vers 2h30, ils sont alors une quinzaine d’exploitants dans la parcelle, au volant de deux tonnes à lisier, de deux épandeurs de fumier, et de plusieurs tracteurs.

« Notre but, c’était de faire arrêter le groupe électrogène », poursuit Mickaël. Les négociations reprennent calmement, mais avec un nouveau rapport de force. Les agriculteurs réitèrent leur demande : le groupe électrogène doit être débranché. Quelques organisateurs, soupçonnant le bluff, essayent d’ouvrir les robinets des tonnes à lisier. Aspergés d’un jet noir, dont ils mesurent les potentiels dégâts sur les 20 000 euros de matériels, ils rendent alors les armes, et la fête s’arrête vers 3 heures du matin.

Les tentes sont repliées, les enceintes rangées, et les voitures, peu à peu, repartent. Une centaine de jeunes, trop ivres, ou trop drogués pour reprendre la route, restent cependant à dormir dans le champ. Les agriculteurs, eux, ne fermeront pas l’œil de la nuit. Au petit matin, ils se retrouvent pour un café chez le propriétaire de la parcelle, et vers huit heures, alors que d’autres cuvent leur excès, ils rentrent dans leurs fermes pour traire leurs vaches ou prendre soin de leurs veaux.

Une grande première

De l’aveu même des organisateurs de la soirée, ce recul face aux agriculteurs seraient une grande première. Car des fêtes, il y en a eu d’autres, près de quatre en 2018, sur Grand-Auverné et les communes environnantes. Mickaël Huneau en a lui aussi délogé une de ses champs, il y a deux ans. « On avait bloqué les participants par un chemin », se souvient-il.

L’affiche de l’évènement telle que publiée sur les réseaux sociaux ©D.R

Mais d’habitude, les fêtards parviennent à tenir au moins une nuit, et obtiennent une relative tranquillité en offrant de rétribuer les exploitants le lendemain. Une pratique qui exaspère Dominique Daussy, président de Cuma et agriculteur, qui était lui aussi à Grand-Auverné, et qui a organisé l’action. « Si l’agriculteur avait accepté un quelconque dédommagement, je ne serais pas intervenu », prévient-il.

Car les conséquences de ce type de manifestation sauvage sont lourdes pour les exploitants. Outre les seize tonnes d’enrubannages perdues sur les quatre hectares piétinés ce soir-là, il y a un évident le préjudice moral. « On se sent impuissant, et frustré, après ce genre d’événement, confirme Dominique. Ce qu’ils piétinent, c’est un outil de travail. » Les troupeaux des alentours auraient même montré des signes d’agitation les jours suivant.

Miser sur les autorités, et sur la solidarité

Prévenue de l’événement, la gendarmerie avait dépêché sept ou huit agents, qui se sont trouvés eux aussi dans l’incapacité d’agir face aux fêtards. « Quand 1 000 personnes foncent sur votre tracteur pour vous empêcher d’avancer, confie Dominique Dauffy, c’est très impressionnant, comme une fourmilière dans laquelle on aurait tapé. »

D’après les plaques d’immatriculation des voitures, les jeunes venaient plutôt des départements voisins, et notamment du Maine-et-Loire. « Certains sont même venus me voir pour m’expliquer que leurs parents sont agriculteurs, s’agace Dominique. Eh bien allez faire la fête chez eux ! » Les organisateurs auraient fait des repérages plusieurs semaines auparavant, et auraient privilégié cette parcelle pour son isolement.

Ci-dessous, un message publié le 25 mars sur le compte Facebook des organisateurs.

Ce que souhaitent les agriculteurs de Grand-Auverné suite à cet incident ? « Que les pouvoirs publics négocient avec les organisateurs pour les envoyer là où ils ne dérangent pas, dans des zones industrielles, ou des terrains militaires. Il y a la Zad aussi, s’ils veulent. Là-bas ils ne nous dérangeraient pas », propose Dominique Dauffy.

Seule consolation à cette nuit épuisante, la solidarité au sein du milieu a véritablement fonctionné. « C’est la clé », estime Mickaël Huneau. Dans ces cas-là, de l’avis des exploitants, mieux vaut tout d’abord appeler la gendarmerie, puis mobiliser son réseau dans la profession. « Et surtout, rester calme ! Ces jeunes ne sont pas agressifs, ils sont souvent bien organisés, et il ne faut pas paniquer. »

Ivan Logvenoff