Que s’est-il passé pour que vous soyez forcée de fermer votre cabinet ?

C’est une conjonction de plusieurs facteurs, qui représente un cas d’école à l’échelle régionale ! D’abord, un vétérinaire et ami qui gérait le cabinet voisin est décédé, et j’ai dû reprendre une partie de sa clientèle rurale. En même temps, les contrôles sur l’IBR pour les cheptels estivants ont été doublés, avec des tarifs imposés trop faibles. La première année, cette situation m’a coûté 9 000 €, c’est-à-dire mon fonds de trésorerie, et trois mois de travail sans rémunération.

Conserver un week-end sur deux de libre m’est indispensable pour éviter de m’épuiser, et jusque-là, je partageais les gardes avec un confrère d’un village voisin. Mais celui-ci a décidé d’arrêter la rurale en mars dernier. Payer un employé, ou embaucher quelqu’un pour ses gardes m’aurait coûté 12 306 € supplémentaires par an, et je n’en avais plus les moyens. Alors, j’ai décidé de fermer mon cabinet. Un choix radical, dans lequel toute mon équipe m’a soutenue.

Vos gardes vous sont pourtant payées ?

Pas du tout, les médecins et les pharmaciens sont payés par l’État pour leurs astreintes. Or le code de déontologie des vétérinaires nous demande malgré tout d’assurer « permanence et continuité des soins », mais à nos seuls frais. C’est l’un des axes sur lesquels nous travaillons au sein du conseil de l’ordre des vétérinaires.

Est-ce que vous arrêtez donc les interventions en rurale simplement parce que ce n’est pas assez rentable ?

Encore moins que rentable, puisque je dois m’endetter pour continuer à faire mon travail ! Je ne pars pas en vacances aux Baléares, je n’ai pas d’immense maison, et je ne m’en sors pas. J’ai travaillé sans salaire pendant trois mois pour pouvoir payer mes employés, et aujourd’hui il faudrait que j’emprunte pour continuer mon activité ?

Vétérinaire en milieu rural est un métier de conviction. On a un rôle en santé publique, par rapport à la prophylaxie, et on est aussi sur le bien-être animal, sur la limitation des antibiotiques. Tout ça, c’est notre rôle. Mais je ne veux pas travailler en empruntant pour financer ma trésorerie.

J’ai expliqué tout cela, avec les chiffres à l’appui, à mes éleveurs, qui l’ont compris, et qui me soutiennent. Par ailleurs, même s’ils sont disposés à m’aider avec un conventionnement des actes, ce type de dispositif ne résoudrait même pas le passif financier.

Les autorités ont-elles compris l’urgence de votre situation, et de celle des 120 éleveurs concernés ?

Il y a eu deux réunions, les 3 et 10 juillet derniers, à Carcassonne. Pour la deuxième, il y avait vingt personnes, de la sous-préfète aux services vétérinaires en passant par les intercommunalités, le conseil départemental et le conseil régional. Ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient pas m’aider pour le problème de trésorerie. Pour le reste, j’étais censée attendre.

Je leur ai répété que je faisais un travail de santé publique, pour chacun d’eux en tant que consommateur. Puis, je leur ai proposé de sortir leurs chéquiers, et de me donner l’équivalent de leur salaire pour cette réunion. Avec ça j’aurais peut-être pu redresser la situation du cabinet. Bien sûr, personne n’a réagi. Mais je ne veux plus continuer seule.

Les collègues aux alentours pâtiront-ils de la fermeture de votre cabinet ?

Évidemment, comme moi j’ai été mise en difficulté par la même problématique que mes voisins qui ont liquidé leurs structures. Mais cette fois-ci, il y a une analyse économique précise du problème.

Ce n’est pas un secret : il y a plus d’argent à gagner en traitant les chiens et les chats. C’est aussi moins contraignant, et notamment pour les gardes, car plus facile à partager entre confrères. Certains, d’ailleurs, ont des petites clientèles rurales et les arrêtent en silence pour se consacrer aux animaux de compagnie. À la fin, le travail en rurale finit par surcharger les structures plus éloignées.

Pour ma part, j’ai décidé de continuer la rurale, mais ailleurs. Je suis fille et petite-fille d’éleveur, et je veux exercer auprès des éleveurs. J’irai donc dans un autre cabinet en Occitanie.

Propos recueillis par Ivan Logvenoff