Sous le regard attristé d’un cochon gonflable couvert de cicatrices, les manifestants brandissent des banderoles jaunes « Des fermes, pas des usines ! », ou « Élevage industriel pollution ». Ces 300 personnes souhaitent empêcher une ferme de 17 000 porcs d’ouvrir dans le village d’Escoubès, pour différentes raisons : les uns pour protéger l’environnement, les autres pour pouvoir étendre le linge sans subir les odeurs, et les derniers pour éviter de se retrouver sur la paille.

Si la manifestation a été organisée à l’initiative de l’association « Bien vivre dans les coteaux du Béarn », de nombreuses autres structures sont présentes, dont Greenpeace, quelques satellites de la galaxie végane, mais également les antennes départementales de la Confédération paysanne et de la Coordination rurale.

Recours déposé

Cette mobilisation a eu lieu à l’occasion du recours déposé par l’association « Bien vivre sur les coteaux du Béarn », au tribunal administratif contre l’autorisation préfectorale accordée à la Sarl La Ribère. Et c’est pour faire porter sa voix plus haut que l’association crée en juillet dernier a fait appel Greenpeace, bien avant la publication de la désormais célèbre carte des fermes usines.

« Les riverains et les agriculteurs ont souhaité se fédérer pour préserver la qualité de vie sur leurs coteaux, explique Celia Layre, présidente de l’association. Et surtout, ils veulent défendre une forme d’élevage traditionnelle plutôt qu’industrielle. » Plusieurs membres de l’association sont eux-mêmes des éleveurs porcins.

« On va se retrouver avec des sols saturés en lisier, dénonce Célia Layre, ainsi qu’avec une compétitivité diminuée de l’élevage local. » Le projet de la ferme d’engraissement d’Escoubès est porté par un éleveur naisseur du village, qui ne serait cependant propriétaire que de 10 % de l’exploitation. Le reste appartiendrait à Fipso et Euralis.

Une crise de modèle

Ce sont non seulement les caractéristiques techniques, mais également le montage financier de l’exploitation qu’ont dénoncé les manifestants. Pour Jean-Louis Campagne, qui suit le dossier pour la Confédération paysanne au niveau départemental, il y a bien une crise de modèle. « Avec cinq ou six fermes du même genre dans le département, prévient-il, on n’aura plus besoin des petits éleveurs. »

La Confédération paysanne s’est même rendue chez Euralis, mais la discussion a laissé les exploitants sur leur faim. « Les coopératives aujourd’hui n’en ont plus que le nom, lance Jean-Louis Campagne. Ce sont des financiers qui ont pris les rênes, avec des bénéfices qui sont systématiquement masqués par des investissements. »

Le syndicat compte faire parler du problème de la ferme d’Escoubès dans le cadre des élections à la chambre d’agriculture. « On n’entend pas encore les représentants du syndicat majoritaire sur le sujet, regrette Jean-Louis Campagne. Or certains sont directement impliqués, chez Euralis ou dans cette exploitation, et on va leur demander des réponses. »

Une étude d’impact controversée

Le communiqué publié par Greenpeace évoque trois motifs pour illustrer les faiblesses de l’étude d’impact de la ferme d’Escoubès : une trop grande proximité des habitations, une insuffisance au niveau du plan d’épandage, ainsi qu’une trop forte présence d’élevages porcins sur le village. Sur les trois points, l’enquête publique a déjà répondu aux opposants.

Le projet serait situé dans une cuvette bordée de bois, « ce qui protège les lotissements voisins des nuisances olfactives et visuelles ». Concernant les peurs de pollution, la ferme serait construite à 200 m du cours d’eau le plus proche, une distance représentant « cinq fois la distance réglementaire ». Sur l’aspect de densification, la Sarl La Ribère « vient remplacer quatre élevages du même type associés […] dans la maternité collective de la SCEA La Bernède ».

Des éléments qui, pour Suzanne Dalle, chargée de campagne « Agriculture » chez Greenpeace, rassurent seulement les personnes les moins averties. « Il n’y a pas suffisamment d’information sur le plan d’épandage, et il y a une fosse à lisier qui doit être déportée mais dont on ne connaît toujours pas l’emplacement. »

Autre reproche : le projet ne prendrait pas en compte les impacts cumulés entre les élevages déjà présents dans le village. Alors, pourquoi le préfet a-t-il donné son autorisation ? « On se rend compte que les études d’impact sont souvent insuffisantes, lance Suzanne Dalle. Il y a un vrai problème de fond sur ces procédures. »

Le préfet pourrait revenir sur sa décision

Officiellement, le projet n’est pas situé en zone inondable, l’un des aspects qui a également motivé l’aval donné par la préfecture. Mais les précipitations, cette année, ont donné tort au zonage. « Au mois de juin, raconte Celia Layre, on a eu des inondations en raison de pluies que les réseaux n’ont pas pu contenir. »

Ces conditions ont entraîné des débordements sur le terrain même qui doit accueillir la ferme aux 17 000 porcs. « On a monté un dossier, explique Célia Layre, fait des photos et des enregistrements vidéo qui ont été déposés auprès du préfet. » Des éléments qui ont conduit le préfet à promettre une visite dès que possible sur le site qu’il n’a encore jamais vu.

Les opposants à la ferme d’Escoubès affichent leur confiance : le préfet, le cabinet du ministre de l’Agriculture, et jusqu’à la présidence de la République, leur ont annoncé un soutien modéré. La ferme peut lancer les travaux de construction, mais le retrait de l’autorisation, ou le succès du recours au tribunal pourraient empêcher les porteurs du projet d’y faire entrer les bêtes.

Ivan Logvenoff