L’attaque ne s’est pas fait attendre, elle est venue du beau-frère : « Qu’est-ce que vous venez faire ici les femmes ? » Quand Marie-Josèphe Limouzin entreprend avec une poignée d’autres agricultrices de créer la première commission féminine syndicale du département en 1974, même les murs en ont tremblé. Quelle idée pouvait bien passer par la tête de ces Vendéennes de réclamer les mêmes droits que leur pair masculin ?

« Il est où le patron ? »

« On s’occupait des papiers, des enfants, de la maison, on travaillait comme nos maris sur la ferme mais on n’avait pas notre mot à dire, se souvient Marie-Josèphe. Ce qui m’a le plus vexée je crois, c’est quand le banquier a refusé que je signe les papiers. En 1974, nous avons notamment contracté un prêt pour nous lancer dans l’engraissement des porcs. Je m’étais occupée de toute la paperasse, mais le banquier n’a jamais voulu que je signe les documents officiels. »

Les techniciens qui passaient sur la ferme ne voulaient pas non plus avoir affaire à une femme. « Il est où le chef ? Il est où le patron ? » : « C’était une habitude. Tous n’étaient pas mauvais, c’était comme ça, on ne comptait pas. »

Oser prendre sa place

Il a fallu beaucoup d’audace pour la jeune femme d’alors, originaire de Boulogne, pour se lancer dans la bataille. « J’étais timide et réservée, je ne connaissais pas grand-chose, j’avais un niveau scolaire bas. Mes parents étaient aussi agriculteurs. Il m’avait donné le goût du métier, mais j’avais le sentiment de ne rien connaître en dehors. »

Avant de se marier avec Claude, et de s’engager dans l’agriculture, Marie-Josèphe a été employée d’entretien dans une pharmacie pendant trois ans : « J’ai lâché ce que je faisais pour venir sur la ferme de mon mari, à Saint-Denis-la-Chevasse. Heureusement que j’aimais le métier, parce qu’il a d’abord fallu m’adapter à la vie en communauté et ce fut loin d’être simple. » Marie-Josèphe a dû commencer à faire sa place au sein de sa belle-famille, à une époque où les exploitations se transmettaient de père en fils. Hors circuit dès le départ.

Le grand saut

Le mouvement féministe en agriculture, au sein du département, a d’ailleurs été initié par Marie-Jo Godet qui, quant à elle, était l’une des rares avoir pu devenir exploitante sur la ferme familiale. « Ça a fait la différence, ça nous a donné envie de nous battre comme elle. » Autre atout de taille à l’époque : Auguste Grit, le président de la FDSEA locale, soutenait leur projet de commission féminine. « Si les hommes ont longtemps été réticents à la fédération, certains nous ont soutenues. Et c’est ainsi que la commission a pu être montée. »

Marie-Josèphe se souvient avoir eu très peur, au départ, de prendre la parole qu’on lui donnait. « Je n’y arrivais pas. Alors j’ai observé comment les autres faisaient jusqu’au jour où j’ai osé parler en me disant : « Advienne que pourra. » Je me disais toujours aussi : « J’ai le droit de penser et de dire ce que je veux quand même. » Ça m’a aidée. J’ai commencé à prendre de l’assurance, et me suis ainsi engagée au sein de la municipalité. »

« Je n’avais pas de statut »

De tous les combats, celle qui a travaillé toute sa vie comme son mari et s’est arrêtée une semaine à chacun de ses quatre accouchements, considère les avancées énormes aujourd’hui pour les femmes. « Les agricultrices ont la parole, elles ont aussi un statut. » Des batailles restent à mener, comme celle de la retraite, « la mienne n’est vraiment pas terrible, mais j’essaie de vivre avec cela. »

« J’ai été installée pendant seulement deux ans, lorsque mon époux a cessé son activité », poursuit Marie-Josèphe. Pour que ses quatre garçons puissent s’associer, elle leur a donné la priorité. « Il fallait que l’on s’arrange, il y avait peu d’hectares, c’était la solution. Mais je m’entendais aussi très bien avec mes quatre enfants qui m’ont toujours soutenue. J’ai d’ailleurs souvent fait, par la suite, le tampon entre les générations. »

À 80 ans, elle vit aujourd’hui dans sa maison, non loin de la ferme familiale et de ses quatre fils qui, sans nul doute, ont hérité de l’esprit d’engagement de leur mère. Tous agriculteurs, l’un est aussi adjudant-chef chez les pompiers, un autre élu syndical au niveau national.

Rosanne Aries