Quelles sont les caractéristiques des campagnes en déclin ?

Ce que j’appelle les campagnes en déclin sont ces zones rurales qui perdent des habitants ou qui stagnent en population, et connaissent aussi un recul de l’emploi depuis plusieurs décennies. On les retrouve beaucoup dans les anciennes régions industrielles, typiquement dans le grand est de la France. Elles s’opposent ainsi à la dynamique globale des mondes ruraux en France, qui tend plutôt vers une hausse de la population et une économie relativement stable, voire dynamique dans les zones sous l’influence des grandes villes ou marquées par le tourisme. Les campagnes en déclin, c’est la France des campagnes industrielles de l’Est et du Nord surtout, mais aussi d’ailleurs sur des zones plus précises.

Sur qui avez-vous précisément enquêté ?

J’ai rencontré environ 200 personnes, plutôt des vingtenaires et des trentenaires. Dans ces cantons du Grand Est, la population est en très grande majorité ouvrière et employée, donc les enquêtés appartenaient surtout aux classes populaires.

Comment avez-vous été reçu ?

Je commence mon livre par cette phrase d’une jeune femme qui me dit : « Qui va lire un bouquin qui parle de nous ? » Parce que c’est assez symptomatique de l’idée que l’on n’intéresse personne, que l’on est peu habitué à voir dans les médias ou dans les productions culturelles des gens qui nous ressemblent, qui ont les mêmes conditions de vie et le même accent par exemple.

Pour ma part, je suis originaire de ce milieu, et je continue d’entretenir des attaches fortes avec mes amis, ma famille, même si je dois vivre dans une ville pour mon travail comme beaucoup d’autres de ma génération. Et pendant plusieurs années d’enquête, j’habitais encore sur place. Donc je n’ai pas eu à m’intégrer à proprement parler. C’est surtout le fait de me présenter comme sociologue qui était incongru, parce que ces populations ne sont pas habituées à être mises en lumière.

« On est toujours face à des images du monde rural qui sont méprisantes, instrumentalisées et produites depuis les villes »

Comment expliquez-vous que la vision idéalisée du village de jadis ait laissé place, comme vous le soulignez, à une image de « beaufs racistes ». Que s’est-il passé ?

Il y a cette image du « beauf », et je dirais qu’il y a aussi une autre caricature qui consiste à voir dans ces campagnes l’incarnation de la soi-disant « France oubliée », le « vrai peuple » que l’on oppose aux immigrés notamment. C’est une rhétorique très dominante aujourd’hui, que l’on retrouve beaucoup à l’extrême droite.

Dans les deux cas, on est toujours face à des images du monde rural qui sont méprisantes, instrumentalisées et produites depuis les villes. En clair, ceux qui parlent habituellement des ruraux n’en font pas partie. Le célèbre sociologue Pierre Bourdieu disait déjà, dans les années 1960, que la paysannerie sur laquelle portait ses recherches était une « classe objet », au sens où elle était parlée par d’autres, mais elle, on ne l’écoutait pas, on ne lui donnait pas la parole.

Peut-on parler d’un phénomène d’exode d’ampleur vers les villes ?

Pas vraiment, parce qu’il y a quand même beaucoup de retours. On part faire des études puisqu’il n’y a pas d’université à proximité, et on tente de revenir après. Le fait de quitter le milieu rural concerne un tiers d’une génération dans les zones que j’ai étudiées, avec des taux de retours variables. Mais le problème est que dans les campagnes en déclin, à la différence des espaces ruraux dynamiques, il y a peu de place pour l’emploi qualifié. Plus on est diplômé, plus on vit loin de chez ses parents.

Celles et ceux qui ont des diplômes ne peuvent souvent les valoriser qu’en ville, ou alors, leurs qualifications ne correspondent pas avec celles que demandent les employeurs locaux à la campagne. Toutes les familles sont ainsi concernées. Il y a ce dilemme, pour les jeunes et leurs parents, de faire des études et partir parfois pour de bon, ou alors réduire ses aspirations scolaires et sociales pour faire sa vie au pays.

« Désormais, c’est surtout dans les petites entreprises, notamment dans l’artisanat ou l’agriculture, que l’on trouve un travail »

En l’absence de travail, vous parlez d’une nouvelle économie locale organisée autour des clans d’amis. Qu’ont-ils de spécifique ?

Je dirais plutôt que c’est une adaptation à ce qu’est devenu le marché du travail rural dans les régions que j’étudie. Il y a peu d’emplois disponibles, le marché est atone. Les jeunes adultes sont alors souvent dans l’attente d’un départ en retraite pour postuler… Et de fait, ils se retrouvent en concurrence les uns les autres pour lesdites « bonnes places », souvent entre personnes qui se connaissent depuis très longtemps.

Tout cela tient en amont à la délocalisation des usines, et maintenant des services publics ; en clair, des structures qui assuraient de l’emploi à un grand nombre de personnes. Désormais, c’est surtout dans les petites entreprises, notamment dans l’artisanat ou l’agriculture, que l’on trouve un travail. Et cela se fait souvent par recommandations, donc du bouche-à-oreille qui passe d’un ami à l’autre. D’où la fonction centrale prise par ces groupes amicaux.

De fait, une grande partie des personnes que j’ai questionnée m’ont déclaré avoir rencontré leur conjoint et trouver un travail par leurs « bandes de potes ». Donc c’est perçu comme un échelon de solidarité utile, restreint certes, mais plus efficace que les grandes structures qui aujourd’hui ont périclité.

Ces collectifs s’entraident mais n’enferment-ils pas aussi ?

Oui, il y a une forme d’entre-soi qui se crée mais il ne faut pas forcément y voir une forme d’enfermement. J’explique comment, dans certains cantons, on n’aime plus guère aller au bar et préfère se voir « chez les uns les autres » pour justement ne fréquenter « que les potes » et éviter les personnes avec qui l’on s’entend moins. Mais en même temps, c’est dans ces collectifs amicaux que l’on s’entraide, que l’on prend du bon temps, et aussi que l’on s’engage parfois dans des activités associatives, etc. Donc, cette solidarité sélective permet aussi de créer du lien.

N’oublions pas que lorsque les campagnes que j’étudie sont décrites dans la presse nationale, on nous explique simplement que tout est « mort », que c’est l’individualisme généralisé. Or, c’est l’inverse, il y a cette envie de se rattacher à des collectifs intégrateurs, notamment pour se garantir une bonne réputation alors que la stabilité économique et donc sociale est menacée pour une bonne partie des jeunes de classes populaires sur lesquels j’ai pu travailler.

Pourquoi ces jeunes semblent penser que c’était mieux avant ?

Ce discours nostalgique (d’une époque qu’ils n’ont pas connue) est omniprésent chez les jeunes. Il se transmet beaucoup entre hommes notamment, des aînés aux plus jeunes, de père en fils. Certes, les « bonnes années » des pères (la période des trente glorieuses au fond) sont un peu fantasmées, mais elles renvoient objectivement à une meilleure prospérité de ces espaces ruraux. Il y avait plus d’emploi, de bals et d’activités culturelles et festives par exemple. On évoque aussi le fait qu’on rencontrait souvent « de nouvelles têtes » et aussi que l’on se sentait plus libre, notamment dans les usages du territoire et les conduites routières.

« La vie à portée de vélo ou de mobylettes » ne concourt-elle pas aussi à cette nostalgie ?

Les jeunes que j’ai rencontrés parcourent souvent plusieurs dizaines de kilomètres par jour. Et oui, cela fait partie de ce sentiment du « c’était mieux avant » que l’on évoquait, où l’on se dit « les anciens pouvaient tout faire à vélo ». J’ai par exemple une enquêtée qui est mère de famille, elle part le matin poser un enfant à la crèche à 15 kilomètres, puis un autre à l’école à 10 kilomètres, puis elle va au boulot dans la ville proche à 25 kilomètres, elle y fait aussi ses courses au supermarché. Il est compréhensible que cette jeune femme ait été particulièrement opposée aux 80 km/h et qu’elle se soit retrouvée dans les revendications des gilets jaunes. D’ailleurs, une partie de celles et ceux que j’ai rencontrés se sont engagés spontanément dans le mouvement des gilets jaunes, alors même qu’ils n’étaient pas politisés auparavant.

« Les jeunes agriculteurs sont importants dans les sociabilités »

La place des agriculteurs surprend, à l’image de Lionel, « chef de plusieurs ouvriers agricoles ». Le secteur agricole apparaît surtout comme pourvoyeur d’emplois. Est-ce le cas ?

L’agriculture représente une faible proportion des actifs sur ce type d’espaces ruraux (environs 5 à 6 %). Elle n’est donc pas le débouché le plus important en termes de nombre, d’autant plus que la transmission des exploitations se fait encore beaucoup en famille, et que beaucoup de salariés agricoles sont issus de familles d’agriculteurs. Par contre, les jeunes agriculteurs sont importants dans les sociabilités.

Là où j’enquête, il s’agit de salariés ou chefs d’exploitation de moyennes et grandes exploitations céréalières ou en polyculture-élevage. Ils gagnent plutôt bien leur vie en comparaison des autres travailleurs de l’agriculture en France, et aussi en comparaison de leurs amis qui sont employés ou ouvriers. De plus, c’est un métier encore très valorisé sous différents aspects.

En fait, ces jeunes agriculteurs (salariés ou chefs d’exploitation) ont des rôles souvent de leaders dans les groupes d’amis. J’ai pu observer par exemple comment ils pouvaient influencer leurs amis dans le fait de se mettre à leur compte dans d’autres secteurs par exemple.

Par ailleurs, les enfants d’agriculteurs, et plus encore les filles d’agriculteurs, font aujourd’hui des études longues. Elles sont proches des enfants de cadres dans ce domaine-là. Et donc elles sont amenées à partir dans beaucoup de cas, d’autant plus que la transmission de l’exploitation, lorsqu’elle se fait encore dans la famille, va la plupart du temps à un fils.

Les femmes sont les plus nombreuses à partir. Pourquoi ?

La précarité féminine est plus grande dans toute la société, y compris en ville. En milieu rural, on voit chez les femmes des taux de chômage plus forts, et une part aussi d’emplois précaires plus élevée. Mais là encore, celles qui restent sont attachées à leur style de vie rural, aux liens avec leurs amies et famille.

D’un autre côté, s’il y a plus de jeunes femmes qui sont parties à l’âge des études, c’est tout simplement qu’elles réussissent mieux à l’école que les jeunes hommes. Et en retour, elles peuvent avoir des difficultés à trouver de l’emploi en milieu rural parce qu’on est surtout dans des zones où les secteurs qui embauchent sont considérés comme plutôt réservés aux hommes.

De même qu’ils ont pris pour habitude de tout faire en voiture plutôt que d’arpenter les rues de leur village à pieds

Fréquenter les bars revient « à entendre toujours les mêmes conneries des vieux » et surtout à « passer pour un alcoolique ». Les cafés ont-ils disparu parce qu’ils n’étaient plus fréquentés ? Ou les jeunes n’y vont plus parce qu’ils n’existent plus ?

La désaffection pour les bars, que l’on observe chez les jeunes dans certains cantons appauvris, est la conséquence de leur disparition, elle-même causée par le déclin de l’économie locale qui entraîne parfois un phénomène de désertion des centres-bourgs où étaient situés les bars, les commerces. C’est bien la disparition des cafés qui a précédé le fait que les quelques bistrots qui restent attirent moins les jeunes.

Aller au bistrot prendre le café ou l’apéro relève d’une habitude que les anciennes générations peuvent encore entretenir, alors que les jeunes ont pour coutume de se retrouver, comme ils disent, chez les uns les autres. De même qu’ils ont pris pour habitude de tout faire en voiture plutôt que d’arpenter les rues de leur village à pieds. Aussi on construit des maisons avec des grands salons, une cuisine ouverte parfois, des grands canapés et parfois un bar à l’intérieur pour servir les convives.

Les rencontres dans les bars ont de cette manière été remplacés par ces sociabilités à domicile. Pour vous en convaincre, amusez-vous à regarder la carte des bars sur internet, on voit très clairement que les régions rurales dynamiques (comme la Bretagne par exemple) gardent les bistrots de village, tandis qu’une zone semi-déserte s’observe dans le Nord-Est rural, là où je mène mes travaux.

L’enquête a été menée dans la Région Grand Est, mais pensez-vous que vous obtiendriez les mêmes résultats dans d’autres cantons de France ?

Toutes les campagnes de France ne sont pas en déclin comme je l’ai dit. Dans le même temps, beaucoup de personnes m’écrivent après avoir lu mon livre en me disant qu’elles ont retrouvé leur village ou bourg, alors même qu’elles ne sont pas dans le Grand Est. Et par ailleurs, n’oublions pas que le déterminant principal qui différencie les espaces ruraux, c’est le travail et le dynamisme économique. D’un canton à l’autre, selon qu’il y a de l’emploi ou pas, vous retrouvez des situations très différentes.

Dans l’un, on a maintenu les entreprises, et donc les bars, les activités culturelles, etc. Dans l’autre, les centres-bourgs sont désertés, les gens travaillent à plusieurs dizaines de kilomètres de chez eux. Et plus largement, je dirais qu’il faut sortir des schémas de pensée figés qui font dire : « chez les Bretons c’est différent », « les Auvergnats sont comme ça ». Ce sont des clichés essentialistes qui ne reposent sur rien de concret et ne permettent pas de comprendre le monde.

Voyez-vous des solutions pour redresser la situation de ces campagnes en déclin ?

Les résultats de mes recherches montrent à la fois un vrai déclin économique, mais aussi la persistance de lien social dans ces campagnes qui désormais ne sont que vues sous l’angle du manque, du repli, de retard… À la fois, ce sont des espaces relégués, l’État se retire, il n’y a pas de grande relance économique en vue.

Mais aussi, ce sont des espaces où l’on peut continuer d’être par exemple ouvrier et pour autant être valorisé, alors qu’en ville, on serait certainement plus anonyme et précaire. Le style de vie populaire, dans les campagnes en déclin, est paradoxalement encore légitime, on peut réussir sa vie selon des critères qui ailleurs auraient moins de valeur.

Propos recueillis par Rosanne Aries
Ceux qui restent, Benoît Coquard, les éditions La Découverte, 214 pages, 19 €.