Il se souvient de cette grand-mère qui passait très tôt, tous les jours, devant sa fenêtre, « avec plein de choses sur le dos ». Il se souvient de son petit-fils, Julien, un ami, qu’il croisait sur son tracteur. Un matin, à l’aube, les deux jeunes se sont salués comme à leur habitude, puis chacun est parti de son côté. « Je suis rentré très tard ce soir-là, mais Julien était toujours dans son champ, à travailler, sur son tracteur. Je me suis demandé à quoi il pouvait bien penser. Je me suis dit aussi que ça ferait une belle chanson. »

Parce qu’il a voulu « mettre en lumière un métier qui est trop souvent dans l’ombre », Gauvain Sers a dédié la chanson Sur ton tracteur, à une famille d’agriculteurs, dans son premier album Pourvu, sorti en 2017.

« J’ai essayé de peindre mon admiration pour leur travail »

C’est l’histoire de Julien donc, de ses parents, Nadine et Jean-Pierre, de ses deux sœurs et de ses grands-parents : ils sont tous voisins et amis depuis des années avec la famille Sers, sur la commune de Sagnat, dans la Creuse.

Fasciné par leur entrain et leur endurance, le chanteur a voulu leur rendre hommage : « Il n’y a pas beaucoup de chansons sur cette profession. J’ai essayé de peindre mon admiration pour leur travail, leur rapport à la famille et à la transmission. Pour leur sens de la solidarité et de l’entraide aussi. Quand ma mère a besoin de quelque chose, elle va toujours demander à ses voisins, et inversement. Je trouve ça vraiment chouette. Et je me souviens aussi de leurs grandes tablées, avec Nadine qui cuisine tellement bien pour tout le monde. »

« J’ai fait mon premier stage dans une ferme »

Gauvain Sers est monté sur son premier tracteur, à l’âge de 13 ans, avec Audrey, l’une des sœurs de Julien. « J’ai adoré. Cela faisait longtemps que j’en voyais passer, j’en rêvais. » Il a aussi connu les travaux des champs : « J’ai ramassé des pommes de terre et je crois bien que c’est la chose la plus difficile que j’ai faite », sourit-il.

Pour autant, le Creusois est loin d’avoir été dégoûté par la tâche : pour sa première année en école d’ingénieur de mathématiques appliquées, il choisit de faire son stage sur une ferme. « Ça m’intéressait vraiment, je connaissais les agriculteurs qui me recevaient et je voulais rester dans la région. » Gauvain Sers conduit alors le tracteur et nourrit les vaches laitières. « Je faisais aussi des choses davantage en rapport avec mes études, comme des statistiques. J’essayais d’aider les agriculteurs à optimiser leur système – et à ne pas perdre trop d’argent. »

« À la télé, ils parlent de crise, mais qu’est-ce qu’ils connaissent de la terre ? »

De ses souvenirs, il a fait un condensé, de l’équeutage des haricots verts « sur une pile de vieux journaux » jusqu’au pot-au-feu et au pull tricoté, en passant par les heures que l’agriculteur ne compte plus sur son tracteur. « C’est un métier noble qui se pratique depuis si longtemps. Et pourtant, les agriculteurs sont trop souvent montrés du doigt par le grand public, ou dans les reportages à la télé. »

« A la télé, ils parlent de crise, mais qu’est-ce qu’ils connaissent de la terre ? » dit encore sa chanson. « J’ai le sentiment que les gens viennent à la campagne, prennent des photos, puis repartent, reprend l’artiste. ils ne font que passer et ne savent pas grand-chose de la vraie vie sur place. C’est facile d’être à Paris et d’avoir toujours un avis envers ceux qu’ils ne connaissent pas. C’est un métier déjà si fatigant d’être agriculteurs, ils doivent en plus endosser un paquet de critiques. On parle souvent sans savoir. »

« Je suis allé dans les zones isolées »

Parce qu’il voulait aussi être cohérent avec la chanson Les Oubliés de son deuxième album sur la question de la désertification des campagnes, Gauvain Sers a choisi de faire une tournée atypique. Avant la tournée des grandes salles qu’il entamera cet automne et achèvera au Zénith de Limoges, puis celui de Paris en avril 2020, il a choisi de parcourir ces derniers mois la campagne française, et de donner des concerts dans les zones isolées.

« J’ai fait beaucoup de rencontres. Dans les petites salles, il y a forcément une proximité. Les gens m’ont parlé de leur vie au quotidien, et moi, j’ai parlé un peu de la mienne. C’était vraiment chouette, et très inspirant pour quelqu’un qui adore écrire des portraits… Ce sont des échanges importants et des bons moments. J’ai vu des personnes de 50 ans pour qui c’était le premier concert. »

Gauvain Sers se souvient notamment de ces marins-pêcheurs bretons « qui, comme les agriculteurs, me disaient souffrir du manque de considération des gens et du regard critique qu’on leur portait : ils sont nombreux à penser que ce sont des pêcheurs industriels partis pêcher des tonnes et des tonnes de poissons. Alors que la personne que j’ai rencontrée m’expliquait partir seul, chaque jour, avec son petit bateau pêcher pendant des heures. C’était assez émouvant de l’entendre. »

« Les gens se sentent un peu délaissés »

Gauvain Sers ignorait que sa chanson Les Oubliés aurait cette portée. « La chanson parle d’un fait de société, d’un instituteur et d’une école qui ferme. Et pourtant, il y a énormément de gens qui se reconnaissent dans cette chanson, des personnes du service public, des infirmiers, le personnel d’un hôpital. Ça me fait plaisir, parce que c’est aussi le rôle des chansons de mettre en lumière tout ça. »

Gauvain Sers continue à recevoir des lettres très touchantes, « comme quoi les gens se sentent un peu délaissés, et ont besoin qu’on leur donne plus de considération. Je ne cherche pas à être un porte-parole ou à porter un étendard en écrivant ces chansons, mais on sent que les gens ont besoin de ça. » Et surtout le chanteur de 29 ans estime qu’il leur doit bien, comme pour Nadine, la mère de Julien. L’agricultrice est en effet la première personne à avoir cru en ses chansons, aime-t-il à se rappeler.

Rosanne Aries