Une tradition anglaise est menacée : la dinde dodue posée sur la large table familiale pendant les fêtes de Noël. À deux mois des réunions familiales de fin d’année, les éleveurs s’inquiètent de voir ce marché totalement chamboulé sous une double menace : le renouveau de la crise sanitaire du Covid-19 en Europe et la dégradation des discussions en vue du Brexit, la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.

À lire aussi : Brexit, Londres et Bruxelles tentent de sortir de l’impasse (19/09/2020)

Manque de bras dans les élevages

Mercredi 21 octobre 2020, l’association britannique de la volaille a pressé son gouvernement d’accorder aux travailleurs saisonniers étrangers des exemptions des mesures de quarantaine imposées face au coronavirus, sans quoi, avertit-elle, les dindes pourraient manquer dans les assiettes de Noël.

« L’exemption proposée porterait sur au moins mille travailleurs saisonniers de Pologne, Roumanie, Hongrie, Bulgarie, République tchèque et Slovaquie à la fin d’octobre » pour faire face à une « pénurie d’ouvriers basés au Royaume-Uni avec les qualifications nécessaires pour l’abattage et le traitement des volailles, plaide le British Poultry Council. « Il est impossible de former des travailleurs britanniques, vu la fenêtre de temps restreinte qui reste. »

« Si ces emplois restent vacants, cela aura un impact important sur la production et donc sur le coût de l’alimentation, ce qui implique le risque de voir des gens ne pas pouvoir s’offrir de repas pour Noël », argumente Richard Griffiths, directeur général du British Poultry Council.

Des tables réduites à six

Par ailleurs, les fêtes de fin d’année risquent d’être en partie gâchées par les mesures de distanciation sociale face à la deuxième vague de coronavirus, dans le pays le plus endeuillé de l’Europe par la pandémie. Les familles dans certaines régions ne peuvent déjà plus accueillir d’invités. Ces restrictions pourraient se prolonger jusqu’à Noël.

Mark Chilcott, éleveur bio de 58 ans, produit des dindes de plus petits gabarits sur son exploitation de 180 hectares du Dorset (sud-ouest de l’Angleterre). Au printemps, quand la pandémie s’est installée, il a anticipé les restrictions sur le nombre de personnes qui pourraient se réunir en intérieur d’ici à la fin de l’année.

Il a ainsi sélectionné en avril des dindonneaux de la race « bronze », préférant les femelles aux mâles plus imposants, et a réduit leur nombre à 1 200 têtes, contre 1 500 l’année précédente. Les dindes atteignent cinq à six kilos, la moitié du poids des mâles et un tiers des énormes bêtes qui se vendent dans les supermarchés.

Selon l’éleveur, c’est largement bien assez pour des convives sous le régime de « la règle de six » fixant la limite du nombre de personnes qui peuvent se rassembler en Angleterre. « Si on manque de petits gabarits, les gens devront avoir du blanc ou des demi-dindes, explique l’agriculteur. Mais on s’attend à les vendre facilement cette année. La demande est vraiment bonne, et du côté des ventes, on est en avance par rapport à l’année dernière. »

D’autres n’ont pas misé sur la bonne dinde, espérant un assouplissement des restrictions pour les fêtes et risquent de se retrouver avec des volailles surdimensionnées sur les bras. Richard Griffiths, le directeur général du British Poultry Council, leur a conseillé d’abattre et de congeler leurs bêtes plus tôt, avant qu’elles n’aient atteint leur pleine maturité.

Nombre d’éleveurs ont déjà effectué la transition face à des consommateurs qui se détournent des grosses dindes surgelées pour de plus petites, élevées en plein air, ou optent pour de l’oie, plus traditionnelle, selon l’organisme. Mais soucieux de voir les ventes de neuf millions de dindes de l’an dernier se maintenir, Richard Griffiths délivre ce conseil : « Si les gens ne peuvent pas se réunir en nombre, ça peut valoir le coup de prendre ce qui est disponible — même de plus grosses bêtes — plutôt que de tout louper ».

Le risque après le Brexit

Les interrogations des éleveurs ne s’arrêtent pas à la période de Noël. La semaine qui suivra sera celle du départ définitif du Royaume-Uni de l’Union européenne. Les négociations semblent se diriger vers un divorce violent dès janvier 2021. Le British Poultry Council rappelle qu’à l’heure « où nous démarrons un nouveau chapitre hors de l’Union européenne, il est plus important que jamais de créer des mesures qui aident la productivité, la création de bons emplois et le renforcement de notre sécurité alimentaire dans un Royaume-Uni indépendant post-Brexit ».

Certains agriculteurs britanniques sont ravis de quitter la politique agricole commune de l’Union européenne, qu’ils jugent désastreuse d’un point de vue environnemental et truquée au profit de leurs concurrents européens. Mais selon Richard Griffiths, le secteur s’inquiète des conséquences d’un « no-deal » sur les livraisons d’œufs, de poussins et de volailles fraîches.

Pour l’éleveur Mark Chilcott, la possibilité d’un accord de libre-échange avec les États-Unis fait planer la menace d’une concurrence plus dure s’il doit rivaliser avec des volailles américaines gonflées aux hormones et lavées au chlore. Mais pour l’instant, il est ravi que son choix des petites dindes porte ses fruits.

Éric Young, avec l’AFP