La France Agricole : La fondation Droit animal, éthique et sciences que vous présidez, organise le 22 octobre 2020, un colloque sur « le bien-être animal et l’avenir de l’élevage ». Pourquoi ce thème ?

Louis Schweitzer : La fondation Droit animal s’intéresse à toutes les catégories d’animaux. Nous ne sommes cependant pas engagés sur les animaux de compagnie, parce que d’autres fondations plus puissantes le sont déjà. Nous nous intéressons en revanche beaucoup aux animaux sauvages, en liberté ou en captivité. Pour ces derniers, le gouvernement, avec la ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili, vient d’annoncer une série de mesures que l’on applaudit à grand cri. Pour les animaux sauvages en liberté, nous revendiquons l’interdiction des actes de cruauté. Mais de loin la plus grande masse des animaux, ce sont les animaux d’élevage. C’est pourquoi nous avons décidé de consacrer notre colloque sur ce thème cette année.

C’est aussi un sujet d’actualité… Êtes-vous favorable au projet de référendum d’initiative partagée (RIP) sur les animaux ?

Globalement, nous approuvons le RIP. En ce qui concerne l’expérimentation animale, on doit la limiter, on ne peut pas l’interdire. La médecine en a besoin, et on ne peut pas tester en premier lieu un médicament sur un homme. Certes, les animaux ne sont pas entièrement représentatifs, mais enfin, il faut être sérieux. Sur les chasses cruelles, j’approuve à 100 %. Sur l’élevage, l’approche du RIP est juste, en fixant des objectifs à terme d’évolution significative du bien-être animal, comme l’interdiction de l’élevage en cage.

Ce colloque est donc un vecteur pour relancer le sujet ?

Améliorer les conditions d’élevage n’est pas une idée récente pour nous. Notre fondation est à l’origine de l’étiquetage des œufs initié en 1984, puis du poulet de chair, en vigueur depuis 2018 pour environ 10 % de la production française. Quand nous avons repris nos travaux en 2017, nous nous sommes rendus à Bruxelles. Et nous avons compris que Bruxelles ne pouvait plus exercer sa capacité réglementaire pour deux raisons : d’une part, le ras-le-bol général à l’égard des normes européennes et, d’autre part, l’élargissement de l’Europe à de nouveaux pays incapables d’assumer les coûts de nouvelles contraintes. La France aussi est bloquée, il suffit de voir comme le référendum sur les animaux peine à s’enclencher. Alors plutôt que de nous orienter vers de nouvelles normes, nous avons choisi de continuer à défendre l’idée d’un système d’étiquetage portant sur le bien-être animal.

Pourquoi vous êtes-vous rendu à Bruxelles et n’avez-vous pas souhaité discuter dans un premier temps avec les éleveurs sur la question du bien-être animal pour les poulets de chair ?

Si vous voulez, à ce stade, en 2017, il fallait construire et pas négocier.

Cela n’est-il donc pas possible de construire avec les éleveurs ?

Nous avons mis 18 mois à construire un étiquetage qui soit compréhensible et rigoureux. Pour ce faire, nous avons défini 230 critères pour le bien-être animal — notamment celui de l’accès à l’extérieur. Au départ, c’est vrai, nous avons choisi de construire ce système avec d’autres ONG et Casino. Des éleveurs nous ont rejoints. J’ai ensuite appris que l’Inrae avait piloté la création d’une association, le Lit Ouestérel (le laboratoire d’innovation territorial Ouest Territoires d’Élevage) rassemblant des distributeurs, des associations réformistes, des industriels et des représentants des filières agricoles. Quand nous avons appris que ce consortium envisageait de créer son propre étiquetage, nous l’avons intégré pour faire converger notre référentiel avec le sien. À ce moment-là, nous avons discuté avec les éleveurs.

Pourquoi avoir ciblé les poulets de chair ?

Nous avons choisi les poulets parce que leurs éleveurs étaient dans une situation économique meilleure que celles des autres, et que les prix pratiqués étaient en accord avec la qualité de l’élevage. Depuis décembre 2019, nous travaillons sur les porcs, mais les négociations sont plus difficiles, parce que les jambons les plus prestigieux ne sont pas associés à un élevage en plein air. Les investissements nécessaires sont aussi plus élevés que pour les poulets. Mon espoir est de trouver un accord au premier semestre de 2021 pour une application en 2022.

Et comment prévoyez-vous de compenser les distorsions de concurrence avec les autres pays si les éleveurs français sont les seuls contraints à ce nouvel étiquetage ?

Je pense que cet étiquetage peut constituer pour les éleveurs français un avantage compétitif. L’avenir de l’élevage français n’est pas le premier prix. Nous disposons dans notre pays, d’un salaire minimum environ cinq fois supérieur à celui roumain. L’élevage, comme l’abattage, sera toujours moins cher ailleurs qu’en France. L’approche d’un étiquetage européen commun sur le bien-être animal apparaît pertinente. Peut-être arriverons-nous demain à convaincre nos partenaires européens… Mais pour le moment, notre système d’étiquetage se concentre sur l’agriculture française. Il faut toutefois protéger notre agriculture fermière contre un dumping social et environnemental externe.

Pensez-vous que le consommateur va suivre ?

Même si le prix reste le premier critère du consommateur, celui-ci est sensible au bien-être animal et il faut lui donner les moyens de le faire progresser en payant un surprix. De toutes les façons, en réalité, ils sont peu nombreux en France à ne pas disposer des ressources pour accéder à la viande. La consommation moyenne de viande dans notre pays baisse. Les consommateurs privilégient de plus en plus la qualité à la quantité. On note leur préférence pour la production française de proximité. Au niveau environnemental, la consommation de viande doit augmenter dans les pays pauvres et en développement, elle doit diminuer dans les pays riches. Si tous les pays mangeaient autant de viande que les États-Unis, la planète crèverait aussi.

Travaillez-vous avec l’association L214 ?

La fondation que je préside est réformiste et légaliste, donc nous ne travaillons pas avec L214. Mais je reconnais que le pouvoir politique est très sensible à L214 qui fait des vidéos qui ont une force extrême. Le bien-être animal est aujourd’hui devenu un thème électoral. Dans les sondages d’opinion, il y a l’opinion des gens, et puis il y a l’opinion de ceux qui ont une influence sur les votes, même s’ils ne représentent que 10 % de la population. Ce sont deux choses bien différentes, et les hommes politiques le savent.

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Propos recueillis par Rosanne Aries et Vincent Guyot