« Entre 2010 et aujourd’hui, […] 38 usines Lactalis ont été ou sont toujours en violation du code de l’environnement » en France. C’est ce qu’indique le site web d’investigation Disclose, un média à but bon lucratif, dans le deuxième volet d’une enquête en cinq épisodes consacrée à “L’ogre du lait” et menée en partenariat avec Mediapart, Brut, France Culture, The Guardian et Envoyé Spécial (France 2). Ce sont ainsi « plus de la moitié des 60 établissements recensés et analysés dans le cadre de cette enquête » qui seraient ou auraient été en non-conformité.

Une enquête basée sur les documents des Dreal

Pour arriver à ces conclusions, Disclose s’est basé sur des documents issus des Directions régionales de l’environnement (Dreal) et des Directions départementales de la cohésion sociale et de la protection des populations (DDCSPP). Ces usines sont des installations classées pour la protection de l’environnement, aussi appelées ICPE.

Les journalistes se sont notamment attardés sur trois sites de production, une fromagerie du groupe Lactalis en Isère, condamnée en 2019 à 100 000 euros d’amende, dont 50 000 euros avec sursis pour ses rejets d’effluents dans une rivière, les rejets de la société fromagère de Riom ou encore la société laitière de Retiers, dans l’Ille-et-Vilaine, filiale de Lactalis, condamnée à 250 000 euros pour avoir pollué la rivière Seiche.

Des « tonnes » de poissons morts

La situation de cette usine bretonne est d’ailleurs passée à la loupe dans un reportage diffusé sur France Culture, le 20 octobre 2020, durant l’émission « Les Pieds sur terre ». En août 2017, cette usine aurait déversé « une quantité importante de lait dans les canalisations d’eaux usées rejetées plus loin » dans la rivière. La journaliste en charge du reportage précise que ces rejets seraient le résultat d’une surutilisation de la station d’épuration de l’usine faisant suite à un agrandissement de cette dernière.

Les pêcheurs de la région estiment que l’incident a eu des conséquences désastreuses sur la vie de la rivière. « Les pertes se comptent en tonnes », se désole au micro de France Culture Jérémy Grandière, président de la Fédération de pêche de l’Ille-et-Vilaine. Il se souvient d’une odeur « de mort », mais aussi de centaines de poissons morts et de milliers d’entre eux en déstresse respiratoire.

Un « manque de réactivité »

Ce qu’il regrette en particulier, c’est le manque de réactivité de l’usine et des pouvoirs publics. Il se remémore un échange téléphonique avec un agent de la DDCSPP qu’il alertait sur la situation. L’agent lui aurait simplement répondu qu’il était impossible d’arrêter une laiterie.

Dans leur enquête, les journalistes de Disclose précisent qu’il a fallu « attendre quatre jours pour que la direction de l’entreprise signale l’événement aux services de l’État ». Si l’entreprise a été condamnée pour cette pollution, en août 2019, deux mois après la condamnation, « la Seiche a subi une nouvelle pollution ».

Interrogée par Disclose sur le manque de réactivité des services de l’État, Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique et solidaire, juge que « sur des petites non-conformités n’ayant pas d’incidence notable sur l’environnement il peut y avoir des moments où on se dit : “Là, ça peut passer parce que ce n’est pas grave.” À un moment ou à un autre, il peut y avoir des non-conformités, mais ça ne reste pas comme ça. On a des inspections, on a des procédures », justifie également Barbara Pompili, selon le script de l’interview avec Disclose transmis par le ministère à l’AFP.

Des contrôles « non-conformes »

Disclose cite aussi des cas où les analyses de rejets polluants effectués par Lactalis ne correspondraient pas à ceux réalisés par des inspecteurs mandatés par l’État. Les entreprises effectuent des autocontrôles au niveau des stations d’épuration des usines, mais « il y a aussi des contrôles inopinés », complète Pascal Lagrabe, directeur adjoint de la police à l’Office français de la biodiversité (OFB).

Le porte-parole de Lactalis a, de son côté, reconnu au micro de l’AFP que certains sites du groupe « peuvent présenter des non-conformités ponctuelles, mais à chaque fois nous proposons une solution rapidement pour résoudre ces incidents ».

France Nature Environnement (FNE) compte porter plainte concernant le site de Riom, a fait savoir une porte-parole, qualifiant les documents dévoilés par Disclose de « solides ». Des associations locales font état de pollutions liées à des sites Lactalis dans les Pays de la Loire ou encore en Bretagne, a-t-elle encore indiqué.

Les trois derniers volets de l’enquête de Disclose seront publiés entre le 20 et le 22 octobre 2020. Ils se pencheront notamment sur « l’évasion de l’or blanc » et la problématique de salmonelles.

Marie-Astrid Batut avec l’AFP