Un article d’une revue scientifique américaine, publié le 29 juin 2020 dans Proceeding of the national academy of sciences, a été repris les jours suivants par plusieurs médias nationaux, à destination du grand public ou professionnels, à la suite d’une dépêche de l’Agence France-Presse sous un titre assez alarmant du fait du contexte de la crise sanitaire : « Un virus de grippe porcine découvert comme propice à une prochaine pandémie ».

Par exemple, le 29 juin 2020, le Huffington Post reprend la dépêche sous le titre « La prochaine pandémie causée par un virus de grippe porcine ? ». Le quotidien Libération évoque le 30 juin 2020 un « virus aux caractéristiques inquiétantes ». Même si d’autres journaux, comme Le Monde par exemple, ne reprennent pas cette information, de nombreux autres articles surfent sur la même vague. Toutefois, interrogé sur Europe 1 le 30 juin 2020, le virologue de l’institut Pasteur, Vincent Enouf se fait plus rassurant en rappelant que ce virus n’est pas transmissible entre les êtres humains. « Cet article serait sorti il y a un an, on n’en aurait pas parlé », temporise-t-il.

Une lecture approfondie

Une équipe de virologues de l’Anses, de l’institut Pasteur et de la Coopération agricole a pris le temps de lire l’article et de publier une note de lecture sur le site de l’Anses le 8 juillet 2020. Ils relèvent la véracité des éléments scientifiques relayés par les médias et la dépêche de l’AFP mais ils concluent à l’absence de risque immédiat pour l’homme, tout au moins dans un cadre pandémique même si deux cas de contamination avérée ont été recensés en Chine en 2016 et 2018.

Les auteurs de l’étude initiale sont des scientifiques issus d’universités chinoises et du Centre de prévention et de lutte contre les maladies chinois. Ils ont analysé les différentes souches d’influenza (autre nom de la grippe) porcine entre 2011 et 2018 grâce à environ 30 000 écouvillonnages nasaux réalisés dans des abattoirs de dix provinces chinoises. Un de ces génotypes identifié en 2013, le G4 reassortant EA H1N1, est devenu prépondérant chez le porc en Chine.

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Le furet, animal modèle

Des cultures in vitro de ce virus ont été menées avec efficacité sur les cellules humaines. Ce qui laisse supposer qu’il pourrait se développer chez des êtres humains. Une vérification a été faite sur les furets, qui sont les modèles animaux classiquement utilisés pour l’étude de la transmission des virus d’influenza chez l’homme. Quatre souches de virus ont été inoculées par voie nasale à trois furets. Ces animaux ont été gravement malades et tous les animaux placés en contact direct avec eux ont été infectés. Une douzaine d’animaux à distance ont aussi été infectés, ce qui indique que le virus se propage par les aérosols. Ces travaux suggèrent que le virus G4 reassortant EA H1N1 pourrait être pathogène pour l’homme et qu’il pourrait avoir la capacité de se transmettre entre individus.

Enfin, les auteurs chinois ont cherché à savoir si des travailleurs du secteur porcin auraient déjà été infectés par le virus G4 reassortant EA H1N1, qui contient des séquences génomiques recombinées avec un virus présent chez l’Homme. Ils ont mené une enquête sérologique rétrospective chez les travailleurs de quinze élevages et dans la population générale. La dépêche de l’AFP résume la conclusion des auteurs chinois : « L’autre mauvaise nouvelle est que les ouvriers et personnes travaillant avec les porcs étaient relativement nombreux à avoir été infectés, 10,4 %, selon des tests sanguins qui ont cherché la présence d’anticorps au virus. 4,4 % de la population générale apparaissait également contaminée. Le virus serait donc déjà passé chez les humains, rapportent les scientifiques, mais il n’y a pas de preuve qu’il peut être transmis d’humain à humain. C’est aujourd’hui leur crainte. »

Des études complémentaires

Le groupe de virologues réunis sous l’égide de l’Anses discute ces conclusions dans sa note de lecture. Tout d’abord, la dominance du génotype G4 reassortant EA H1N1, constatée par les scientifiques chinois, relève sans doute des circonstances. « Cette étude ne porte que sur un nombre très restreint de souches virales au regard de la population porcine du pays. L’analyse d’un plus grand nombre de souches récentes permettrait de confirmer si ce génotype se maintient et dans quelle proportion », complètent les virologues français. De même, pour eux, la responsabilité de ce génotype dans l’augmentation du nombre de cas d’infections grippales relève de l’hypothèse. « Des études de pathogénicité et de transmission chez le porc seraient nécessaires pour l’étayer », écrivent-ils.

Ensuite, ils critiquent la présence, en tous les cas à de tels niveaux, de ce virus dans la population des travailleurs du secteur porcin et dans la population générale. « Les séroprévalences annoncées de 10,4 % chez les travailleurs et 4,4 % dans la population générale sont vraisemblablement surestimées », du fait des probables, mais non comptées, réactions croisées avec d’autres souches. Les auteurs chinois calculent un facteur de risque et l’annoncent plus élevé chez les travailleurs du secteur porcin. Les critiques des virologues sont assez claires : « L’absence d’immunité vis-à-vis de ces virus porcins dans la population générale peut difficilement être affirmée sur la seule base des résultats de cette étude. »

Deux cas avérés

Enfin, le génotype considéré pourrait-il présenter des caractéristiques augmentant le risque de diffusion pandémique ? Ce qui est un peu la menace que sous-entendaient les reprises dans les médias. À ce jour, seuls deux cas d’infections humaines par des virus de ce génotype G4 reassortant EA H1N1 ont été rapportés en Chine : un adulte de 46 ans en 2016 et un enfant de neuf ans en 2018. Dans les deux cas, les patients vivaient à proximité d’élevages de porcs et ont développé une grippe sévère. Aucune transmission interhumaine n’a été documentée.

Toutefois, on pourrait imaginer des infections asymptomatiques ou non identifiées, comme le laisse penser l’étude de prévalence de l’article des chercheurs chinois, la transmission du virus chez les furets et la distance entre ce génotype et un virus proche, le H1N1pdm, qui circule déjà dans la population humaine. « Cependant, sans même présumer de sa pathogénicité chez l’Homme, la route est longue avant qu’une infection n’acquière un caractère pandémique, et de multiples facteurs, pour beaucoup inconnus, entrent en jeu », préviennent les virologues français.

Pas de risque immédiat

En présentant sa lecture critique, l’Anses elle-même résume sa position : « Toutes les caractéristiques ne sont pas réunies pour que ce virus provoque une pandémie chez l’Homme. » D’autant plus que ce n’est pas la première fois qu’on repère un réassortiment entre un virus d’influenza porcine et le virus pandémique H1N1pdm, déjà connu chez l’Homme, sans que ceux-ci ne provoquent de pandémie.

Pour autant, les auteurs de l’étude chinoise et leurs commentateurs français se rejoignent sur la nécessité de surveiller très attentivement la grippe chez le porc. « Les travaux sont un rappel salutaire que nous courons constamment le risque de l’émergence de pathogènes zoonotiques, et que des animaux d’élevage, avec qui les humains sont plus en contact qu’avec des animaux sauvages, soient la source de virus pandémiques importants », commente James Wood, chef du département de médecine vétérinaire à l’université de Cambridge.

Surveillance renforcée

« En France, la surveillance des virus influenza chez le porc s’est renforcée depuis la pandémie de 2009. L’unité Virologie immunologie porcine du laboratoire de Ploufragan-Plouzané-Niort de l’Anses est le laboratoire national de référence pour l’influenza porcine. À ce titre, il a plusieurs missions, notamment développer et valider les méthodes permettant d’identifier les sous-types et lignées de virus grippaux », explique l’Anses.

L’Anses elle-même rappelle aux travailleurs du secteur porcin qu’ils sont plus à risque d’être contaminées par un virus grippal porcin que la population générale. Inversement, ils peuvent transmettre certains virus de la grippe humaine aux animaux. Il est donc recommandé aux professionnels de la filière porcine de respecter des gestes barrières parmi lesquels :

  • se doucher et changer de vêtements avant et après contact avec des animaux ;
  • porter un masque adapté et s’assurer d’une bonne hygiène des mains si eux-mêmes ou les animaux présentent un syndrome grippal ;
  • interdire l’accès aux élevages aux personnes malades de la grippe.

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Éric Young