« Aujourd’hui, le mangeur ne cherche plus seulement à se rassasier, présente Bruno Herault du Centre d’études et de prospective du ministère de l’Agriculture. Il ajoute des exigences à sa consommation, quitte à ne plus être rationnel. » Face à ce constat, Coop de France nutrition animale a choisi, pour sa convention annuelle, de surfer sur le phénomène des attentes sociétales en agriculture. L’objectif : mieux comprendre les modulations d’habitudes alimentaires qui menacent les productions agricoles.

La montée des mouvements antiviandes

Bien sûr, le sujet majeur de ces derniers mois reste la montée des mouvements antiviandes. L214, l’association à l’origine des vidéos chocs en abattoir diffusées sur la toile, gagne en capacité de parole auprès du consommateur. Ce dernier n’échappe pas non plus aux divers reportages pointant du doigt la qualité de la viande, croit en de sombres études affligeant l’élevage de tous les maux liés à la pollution, ou à celles incriminant les effets de la viande, du lait, des œufs, sur la santé.

« Ça n’est pas une crise, mais une mutation », estime Bruno Herault. Et face à cette profonde transformation du modèle alimentaire, les professionnels n’ont d’autre choix que de saisir le sujet à bras-le-corps pour qu’il joue en leur faveur. « Si les filières animales ne sont pas capables de proposer des produits qui correspondent aux attentes du citoyen, ce dernier consommera moins », martèle Christine Roguet, de l’Institut du porc (Ifip).

Manger du bœuf devient du « carnisme »

La consommation de viande baisse, et revêt même parfois une image négative. « Manger du bœuf est devenu du “carnisme”, au même titre que fumer, c’est du tabagisme, et consommer de l’alcool, de l’alcoolisme », constate Bruno Herault. En somme, le comportement normal qui consistait à se nourrir de viande est devenu, aux yeux de certains, une pathologie.

Cette dégradation de l’image de l’élevage, nos voisins européens la subissent également. Mais ce que chacun constate aussi, c’est que dès qu’il est question de mettre la main à la poche, le discours du consommateur change. Oui, bien-être animal et environnement sont, à en croire les acheteurs, les attentes principales. Mais dans le caddie, c’est le prix qui prime. Du moins, chez nos voisins du sud de l’Europe.

« En Espagne, le consommateur cherche d’abord un produit économique, raconte Ismaël Martinez, de la coopérative laitière espagnole Feiraco. Ensuite, il veut que ce soit bon pour sa santé. Et seulement après, il s’intéresse au mode de production. » La santé, voilà un sujet qui, pour certains professionnels, apparaît comme une aubaine. Dominique Chargé, président de la coopérative Laïta et de la Fédération nationale des coopératives laitières, sourit en citant l’exemple d’un « beurre salé allégé en sel lancé par la marque Paysan Breton ».

Des préoccupations plus fortes au nord qu’au sud de l’Europe

Selon une étude menée par l’Ifip, il existe un « gradient de préoccupation fort dans le nord de l’Europe, et moins vif dans le sud », constate Christine Roguet. Jan Kamphof, de la coopérative néerlandaise de nutrition animale Agrifirm, assure d’ailleurs qu’il n’a eu d’autre choix que de travailler de concert avec les ONG. « Le consommateur désormais peut acheter des produits étiquetés selon leur mode de production, donne-t-il en exemple. Il s’agit d’un système d’étoiles. Une pour une production plutôt intensive, mais raisonnée, à trois pour du plein-air, voire du bio. » Il a fallu deux ans aux Néerlandais pour mettre en place un tel système.

Hélène ChaligneJournaliste au service de l’élevage