La semaine s’ouvre sur la reprise des négociations entre l’Union européenne et les pays du Mercosur. Craignez-vous que Bruxelles augmente le contingent accordé au bœuf d’Amérique du Sud ?

Bruno Dufayet : À la fin de septembre, l’Union européenne (UE) proposait de faire entrer sur son marché 70 000 tonnes de viande bovine produite dans les pays du Mercosur. Le 25 janvier, lors de ses vœux au monde agricole, Emmanuel Macron a promis que cette « ligne rouge » des 70 000 tonnes ne serait pas dépassée. Quelques jours plus tard, fuitait une proposition à 99 000 tonnes, un chiffre qui sera confirmé au début de février par la commissaire européenne au Commerce, Cecilia Malmström. Elle serait même prête à lâcher des contingents jusqu’à 130 000 tonnes. Pourquoi ? Pour accélérer l’avancée du dossier.

Pourquoi continuer de faire des concessions sur le bœuf dans les accords commerciaux ?

C’est peut-être plus facile de taper sur des éleveurs que sur une industrie. La Commission européenne est prête à sacrifier l’agriculture, au profit de quoi ? L’expansion automobile. C’est cela qui est notamment en jeu : trouver un débouché pour les pièces détachées de voitures. Utiliser le bœuf français comme une variable d’ajustement au profit d’autres marchés est suicidaire.

La France est une puissance de l’agriculture mondiale, un véritable fleuron. Pourtant elle ne se positionne pas. Pendant ce temps, le Ceta est ratifié, le Mercosur en passe de l’être, l’Océanie discute, et un accord existant avec le Mexique est en cours de renégociation pour une hausse des contingents. C’est à croire que chaque pays considère qu’il y a de place pour ses viandes sur le marché européen. Nous sommes entrés dans une spirale folle.

C’est peut-être plus facile de taper sur des éleveurs que sur une industrie.

Savez-vous évaluer l’impact de l’arrivée de viandes sud-américaines en Europe sur l’élevage français ?

La Commission européenne essaie de minimiser la place des importations de bœuf produit dans les pays du Mercosur par rapport aux volumes européens. Elle noie les potentielles 70 000 tonnes importées dans les 7,2 millions issues des fermes européennes. C’est incohérent. Car le Canada comme le Mercosur visent un marché de haut de gamme, avec de l’aloyau notamment. C’est un morceau noble mal valorisé outre-Atlantique, mais prisé des Européens.

La part de l’aloyau dans les volumes produits en Europe ? 400 000 tonnes. C’est finalement peu comparé aux tonnages prévus à l’importation. L’Institut de l’élevage estime que l’aloyau importé est 5 €/kg moins cher que celui produit dans l’Hexagone. Bilan, si la concurrence tire les prix vers le bas, le prix payé au producteur pourrait dégringoler de 10 %. Ce sont 30 000 éleveurs qui, dans ces conditions, pourraient mettre la clé sous la porte.

Existe-t-il déjà des limites pour encadrer les échanges de viande bovine ?

Pour l’heure, l’unique protection accordée aux échanges de viande bovine, c’est l’assurance de ne pas faire entrer de produits issus d’animaux ayant reçu des hormones de croissance. Pour le reste, il n’y a aucune ligne claire. C’est la porte ouverte aux animaux nourris aux OGM, aux farines animales… À croire que nous avons la mémoire courte. Nous sommes en droit d’être inquiets, et de nous interroger sur nos capacités de défense.

Le ministre a voulu nous rassurer en rappelant qu’il reste du temps pour se préparer à l’arrivée de bœuf sud-américain en Europe. Mais comment ? En cherchant d’autres marchés pour exporter notre production ? Envoyer nos viandes produites dans les exigences européennes, et consommer celles que nous envoie l’Amérique ? Qu’en pense le consommateur ? Ce dernier a son mot à dire, c’est important pour la filière de le sensibiliser au débat.

Nous sommes en droit d’être inquiets, et de nous interroger sur nos capacités de défense.

Vous avez déclaré que « conclure cet accord au lendemain des États-généraux de l’alimentation ne relève pas seulement de l’incohérence totale des politiques publiques, mais de l’irresponsabilité. » Vous attendez Emmanuel Macron au tournant dans les allées du Salon de l’agriculture ?

Ce salon est avant tout un lien de communication avec le public, où les enjeux sont forts. Ça n’est pas un bon environnement pour parler de ce genre de sujet. Les politiques connaissent déjà notre position, nous leur avons fait remonter nos attentes. Néanmoins, nous attendons de voir si le président va envoyer des signaux forts et rassurants. Il reste à voir quelle sera la réaction des éleveurs présents dans les travées, car ils sont à crans.

À la sortie des États-généraux de l’alimentation, nous avons vu renaître un peu d’espoir, mais ces négociations de contingents balayent tout. Macron avait souligné sa volonté de ramener du prix aux agriculteurs, avec une production en phase avec les attentes environnementales de l’Europe. Tout ça pour ouvrir le marché à une viande moins chère et produite dans des conditions sanitaires bien moins exigeantes que les nôtres. C’est une incohérence totale.

Emmanuel Macron sera pourtant le seul à porter la voix de la France dans ce débat. Car l’accord ne devrait pas passer devant les députés, la Commission européenne et le Mercosur sont en lien direct. Il nécessitera seulement d’être ratifié par les États membres, donc, les chefs d’États. Notre président détient le sujet entre ses mains.

(1) Brésil, Argentine, Paraguay, et Uruguay