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Le prix du lait sur un baril de poudre

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Dans cet entrepôt belge, 12 800 t de poudre de lait sont stockés depuis l’automne 2016. L’équivalent de 3 % des stocks communautaires. © C. Faimali/GFA

Alors que 2017 apportait un certain soulagement aux éleveurs grâce à la remontée du prix du lait, 2018 s’annonce comme une année à haut risque.

Trois cent quatre-vingt mille tonnes, c’est le stock public de poudre de lait écrémée qui continue de vieillir sous les hangars européens (lire Un nouvel « océan de poudre » noie l’UE). Un stock constitué à l’été 2016, à la suite de la période d’abondance laitière postquota. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que la revente de cette poudre est laborieuse. En janvier dernier, la Commission n’aurait accepté de céder que 1 864 t au prix de 1 190 €/t… Au début de février, le cours européen tombait à 1 350 €/t, soit 345 € sous le prix d’intervention.

L’intervention suspendue

Le 29 janvier dernier, le Conseil des ministres de l’Union européenne (UE) décidait, sur proposition de la Commission, de suspendre le mécanisme d’intervention sur la poudre pour 2018. Sans pour autant mettre en place un mécanisme de régulation de la production laitière. Pour Véronique Le Floc’h, présidente de la section laitière de la Coordination rurale (CR), « c’est la double peine pour les éleveurs : des stocks et pas d’intervention ! Si la production augmente, le surplus va se reporter sur du stockage privé, avec un impact inévitable sur le prix du lait. »

Quant aux États membres, « ils s’en lavent les mains, résume un observateur. Ils considèrent que c’est à Phil Hogan (le commissaire européen à l’Agriculture, NDLR), qui a tardé à prendre la mesure de la crise, de résoudre cette équation. Or à ce jour, la situation est devenue insoluble. » Ni l’aide aux plus démunis, ni l’incorporation de la poudre dans l’alimentation animale ne sont faciles à appliquer. Selon l’Institut de l’élevage, « Bruxelles veut intervenir a minima sur le marché de la poudre maigre, tant que le prix du lait ne se déprécie pas trop, grâce à la bonne tenue du marché du beurre et du fromage »…

Une collecte européenne en hausse

À condition que la hausse de la production laitière en Europe et dans le monde ne vienne pas jouer les trouble-fêtes. Le ministère de l’Agriculture américain table sur une hausse de sa collecte nationale de 1,7 % pour le premier semestre de 2018. Le pays compte des stocks privés de poudre de lait écrémé exceptionnellement élevés : près de 150 000 t à la fin de 2017 (+50 % en un an). Dans l’UE, la collecte a progressé de 2 % en 2017, et a même bondi de 4,8 % lors du dernier trimestre. Une dynamique insufflée par la remontée du prix du lait à partir de juillet 2017, tiré par le cours du beurre, ainsi que d’excellentes récoltes fourragères à l’automne. Certains éleveurs ne s’y sont pas trompés et ont rouvert le robinet à lait. À l’image des Néerlandais, quitte à enfreindre la loi… (lire l’encadré ci-dessous « Les Pays-Bas contournent les normes environnementales »).

Des volumes encadrés en France

Si les uns parlent de « dynamisme retrouvé », d’autres s’inquiètent. Certains redoutent même une nouvelle crise de surproduction, à l’instar de celle de 2015. « Tous les ingrédients sont là, s’alarme Frédéric Courleux, économiste du think-tank Momagri. En agriculture, un accroissement de production se transforme vite en crise de surproduction… » André Bonnard, secrétaire général de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL), est plus optimiste : « La tendance redevient haussière pour les cotations américaine et néo-zélandaise de poudre. La Chine a acheté comme jamais en 2017, le beurre reflambe et le fromage ne baisse pas malgré des fabrications en hausse. Et plusieurs pays européens semblent se stabiliser, à l’instar de l’Allemagne et des Pays-Bas. On ne peut pas encore dire si 2018 sera une année de surproduction ou de rééquilibrage… »

En France, les industriels semblent opter pour la prudence. Damien Lacombe, président de Sodiaal Union, est mesuré : « Nous nous devons de rester raisonnables en termes de volumes collectés. Nous allons envoyer un message de vigilance dans ce sens à nos producteurs. Les contrats permettent malgré tout de limiter le risque de surproduction. » Chez Lactalis, l’avenir s’oriente clairement vers une baisse de la production de lait conventionnel. « L’entreprise souhaite réduire la collecte de 10 % sur les cinq prochaines années, affirme Claude Bonnet, président de l’Union nationale des éleveurs livreurs Lactalis (Unell). Nous prévoyons 5 à 6 % de cessations sur cette période. Seule une partie des volumes libérés servira à abonder les élevages souhaitant augmenter leur production. »

La régulation oubliée par l’Europe

En parallèle, tous les syndicats espèrent des États généraux de l’alimentation qu’ils contribueront à soutenir le prix du lait pour les valorisations sur le marché intérieur (lire l’encadré « En France, de nouvelles formules de prix se dessinent »). Malgré ces mesures de régulation franco-françaises, une hausse de production à l’échelle européenne et un stock de poudre invendable pèseront inévitablement sur le prix à la production. Au risque de nouvelles explosions de colère dans les campagnes. « La situation est inquiétante car les éleveurs français n’ont pas eu le temps de reconstituer leur trésorerie », insiste Laurent Pinatel, porte-parole de la Confédération paysanne (CP).

La CP et la CR poussent donc à la roue pour la mise en place d’outils de régulation associant l’intervention et une adaptation de l’offre à la demande via un programme de réduction temporaire des volumes, volontaire ou obligatoire. « Il faut un pilotage des marchés, plaide Aurélie Trouvé, économiste à AgroParisTech. Sans instrument de régulation des volumes, l’intervention ne peut pas être efficace. Même si on arrivait à écouler les stocks de poudre de lait, les prix poursuivront leur yo-yo. » La FNPL réfléchit plutôt à des outils comme les marchés à terme pour le grand export, ou à la régulation privée des volumes par la contractualisation « à condition que cette dernière soit équilibrée », précise André Bonnard.

Elsa Casalegno et Vincent Guyot
En France, de nouvelles formules de prix se dessinent

« Le contrat et le prix associé seront proposés par celui qui vend, c’est-à-dire le producteur », promettait Stéphane Travert, lors de la présentation du projet de loi issu des États-généraux de l’alimentation, le 31 janvier. Sans attendre sa concrétisation, les organisations de producteurs (OP) ont saisi la balle au bond pour négocier de nouvelles formules du prix du lait dans leur contrat-cadre avec les industriels. Leur objectif : se rapprocher le plus fidèlement du mix-produit de l’entreprise. « Il reste quelques éléments à négocier au sujet de la valorisation sur le marché intérieur », confie Claude Bonnet, président de l’Union nationale des éleveurs livreurs Lactalis. Chez Savencia, « l’intégration du mix-produit est acquise, affirme Denis Berranger, président de l’AOP Sunlait. Mais nous voulons sécuriser ce prix. Nous sommes dubitatifs sur la prise en compte des coûts de production. L’amélioration de notre compétitivité risque de profiter surtout à la laiterie. Nous sommes plus favorables à un raisonnement sur la marge. » Sodiaal prépare également de nouvelles modalités de calcul du prix. « Nous testons chez 80 adhérents une formule basée sur le mix-produit de la coopérative, indique Damien Lacombe, son président. Pour les volumes au prix A, la formule est basée à 40 % sur le marché français, 40 % en restauration hors domicile et export européen, et 10 % en valorisation beurre-poudre. Les 10 % restants sont voués aux volumes B, et correspondent aussi à la valorisation beurre-poudre. Nous pourrions proposer un système de lissage du prix B en nous couvrant sur les marchés à terme. »

Les Pays-Bas contournent les normes environnementales

Si les quotas ont disparu, il est un autre outil de régulation qui reste (en principe) immuable : le respect des normes d’émission d’éléments fertilisants par les déjections animales. En la matière, les Pays-Bas sont de mauvais élèves. En témoigne la fraude aux déclarations des vaches laitières, révélée le 8 février dernier : 2 100 exploitations ont attribué des naissances gémellaires à des vaches, pour ne pas déclarer des primipares entrant en production. « Ils n’en sont pas à leur premier coup, observe Christophe Perrot, de l’Institut de l’élevage. Après l’arrêt des quotas, les Néerlandais n’avaient déjà pas respecté les plafonds d’émission de phosphore en développant leur production laitière. De fait, ils ont mis sur le marché du lait de manière illégale, ce qui a en partie précipité la crise des prix et la constitution des stocks de poudre. » Car un certain laxisme perdure sur le contrôle du respect des normes environnementales. « Il n’y a pas d’harmonisation des méthodes de mesure des éléments polluants au sein de l’UE. Chaque pays réalise ses propres mesures de manière plus ou moins sérieuse, et transmet ses données aux autorités européennes. »

© P. Gleizes
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Cet article est paru dans La France Agricole

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