Elle n’en a pas le profil, encore moins la carrure, mais elle est dotée d’un esprit d’initiative et d’une endurance à toute épreuve. Carole Bethenod n’a pas froid aux yeux, elle n’a pas craint non plus de passer d’un DUT de chimie et d’une première année de médecine à un BPREA. La Dijonnaise fait fi de ce qui se fait, pour aller vers ce qui lui plaît.

« Vas jusqu’où tu peux parce qu’ensuite tu pourras choisir, me répétait ma grand-mère. Je suis allée jusqu’où je pouvais. » Assistante dentaire pendant seize ans, elle découvre le monde agricole quand elle rencontre son futur mari, Emmanuel Bethenod. « Je n’avais déjà pas une mauvaise image de l’agriculture, mais quand Emmanuel m’en parlait, il était tellement passionné, qu’il m’embarquait tout de suite. »

Carole et Emmanuel Bethenod sont associés en Gaec à Aresches, dans le Jura. © R. Aries/GFA

Une assistante dentaire et un chauffeur poids lourds

Originaire de Saulieu, en Côte-d’Or, Emmanuel, l’époux, est tombé dedans quand il était petit. La ferme de ses grands-parents lui a donné le goût, dès l’enfance, des vaches et des champs. « J’ai toujours eu envie de devenir agriculteur. » Pour lui, le destin est tracé. Il entame son cursus agricole dès le collège. Il sera d’abord chauffeur de poids-lourds de matières dangereuses pendant dix ans, faute d’installation possible avant. Pendant cette période, « dès que j’avais du temps, j’allais à la ferme ».

Je n’avais jamais approché une vache.

Quand ils font connaissance il y a dix ans, Carole n’a jamais approché une vache. Son mari lui fait visiter la ferme familiale et lui parle de ses projets : il rêve de reprendre l’exploitation. « Quand j’ai vu la structure, j’ai essayé de me projeter. Ça n’est pas simple une reconversion, je travaillais déjà dans un cabinet dentaire, ça me faisait peur de tout quitter. Mes parents n’étaient pas agriculteurs, et j’avais toujours vécu en ville. Je voulais voir d’abord. »

Alors chaque week-end, elle part apprendre sur l’exploitation. « Je me suis tout de suite prise de passion pour les vaches ! C’étaient pourtant des holsteins », s’amuse-t-elle aujourd’hui. La ferme n’a pas de repreneur direct. Carole décide de prendre un congé individuel de formation et de repartir en cours.

« En plus des aides que je pouvais obtenir à l’issue de cette formation, je ne me voyais pas me lancer sans bagage. Je suis donc allée faire un BPREA à la chambre d’agriculture de Dijon. J’ai obtenu une équivalence pour toutes les matières générales – maths, français et chimie –, pour le reste, j’ai dû apprendre ».

Le BPREA en poche

Au sein de sa promotion, très hétérogène, les élèves échangent beaucoup entre eux. Et ces six mois de formation permettent à Carole d’appréhender non seulement le métier, mais aussi les différents acteurs du monde agricole et de se constituer un réseau, indispensable selon elle, pour s’installer.

« Ça n’est pas simple de retourner à l’école, se souvient-elle. J’avais déjà une expérience professionnelle. Toutefois, je ne me sentais pas décalée par rapport à mon âge. Ce fut une chance, au fond, pour moi d’avoir quelques années de plus : j’étais plus consciente de ce que je voulais faire. Mon projet était plus mûr. Dix ans plus tôt, je ne sais pas si je l’aurai vécu de la même manière. »

Dans le même temps, le couple entame les démarches pour une reprise de la ferme familiale. « On était prêt. Cela devait se faire six mois après l’obtention de mon diplôme. » Seulement la signature n’a jamais eu lieu. La structure est partie à d’autres. « Nous sommes alors en 2012. Il a fallu digérer… Mais nous restions très motivés. On s’est dit très vite : “On continue, on cherche ailleurs” », mais de manière différente.

Carole Bethenod s’est installée en AOP Comté le 21 juillet 2016. © R. Aries/GFA

À l’issue de cette première expérience, le couple fait appel au cabinet d’expertise-comptable Aucap Terravea, basé à Quetigny, près de Dijon, et membre du groupement AgirAgri. Hervé Pluyaut devient leur conseiller en entreprises. « Il est difficile de tout savoir quand on s’installe. Même si ça a un coût, c’est vital, soutient Carole. Notre projet aurait difficilement abouti sans son appui, mais ça, on ne s’en est pas rendu compte tout de suite. »

Cinq pistes sérieuses

En 2012, les époux s’inscrivent également au répertoire installation de la chambre d’agriculture, pour avoir accès à toutes les exploitations en vente. Et ce n’est pas ce qui manque, précisent-ils en chœur. Leur critère de départ est de s’installer à deux. Ils sont disposés à se déplacer dans d’autres départements.

« Nous avons alors visité une ferme laitière dans l’Yonne. On a été très bien reçu. C’était même un coup de cœur pour moi, se rappelle Carole. Un beau bâtiment, un bon troupeau… Mais quand notre conseiller nous a demandé les chiffres, ça n’était plus aussi évident. En réalité, au bout de trois ou quatre questions, sans rien nous dire, il nous a amenés à nous rendre compte que la structure n’était pas rentable. »

À la fin, on n’était plus pressés de s’installer.

Les Bethenod reprennent à nouveau leur bâton de pèlerin, tout en regagnant chaque semaine leur emploi respectif. Une exploitation aux parcelles trop morcelées, un projet d’association qui échoue faute de rentabilité – « on était pourtant sur le point de donner nos démissions à ce moment-là » –, des DPU qui deviennent payants au tout dernier moment alors que de gros efforts financiers ont déjà été consentis et que les parties s’apprêtent à signer le compromis… Au total, Carole et Emmanuel ont eu cinq pistes sérieuses. Cinq projets possibles au cours desquelles les époux se sont investis humainement psychologiquement, financièrement mais aussi physiquement.

Remise en cause : le projet évolue

« Pour appréhender une nouvelle structure, rien de mieux que d’y travailler le week-end. On bossait la semaine et on allait traire et faire les différents travaux avec les agriculteurs le samedi et le dimanche. On faisait des essais. » En vain. « À la fin, on n’était plus pressé de s’installer, explique Carole. On avait même beaucoup plus de doutes qu’au départ. Le plus frustrant à chaque fois, c’est de se projeter sans se projeter. On va sur place, on trait. Et ça n’est pas simple alors. On a le sentiment que ça devient un peu sa ferme. » Pour autant, il est toujours préférable de dire « non » quand les lignes changent ou qu’un doute demeure, estime Carole soutenue par son conseiller.

Aujourd’hui, je peux dire que je suis éleveuse.

Carole et Emmanuel décident alors de refaire le point avec Hervé Pluyaut, « sur ce que nous voulions toujours faire et sur ce que nous ne voulions plus. Il nous a permis de réétudier notre projet. Depuis trois ans nous cherchions, ça évoluait dans nos têtes… La seule chose qui était importante pour nous, c’était de partir à deux. Nous ne voulions plus nous associer à d’autres, et encore moins devenir employeurs. »

C’est aussi à ce moment-là que le couple commence à réfléchir à l’AOP Comté. « La chambre d’agriculture nous a parlé d’une ferme à transmettre. Mais la personne voulait vendre très vite à la suite d’un drame familial. Pour nous, il n’était plus question de nous précipiter. » C’est une entame, néanmoins, qui leur a permis notamment de se familiariser avec le cahier des charges de l’AOP et l’environnement des organisations agricoles du département du Jura. « Ça n’est pas une transmission classique, souligne Hervé Pluyaut. Ce type de structure réclame un peu plus de temps. Les exigences sont différentes. »

Hervé Pluyaut, conseiller en entreprises au sein du cabinet Aucap Terravea. © R. Aries/GFA

Mais quand le conseiller en entreprises d’Aucap Terravea rencontre un agriculteur, associé en Gaec avec sa femme sur une exploitation AOP Comté, il soumet le projet à Carole et à Emmanuel.

Et cette fois-ci sera la bonne, « le meilleur feeling que l’on ait eu par rapport à toutes les personnes que l’on a rencontrées », note Carole.

Un an sera cependant nécessaire avant l’installation définitive des deux époux. Les cédants sont prêts à transmettre l’exploitation. Ils y ajouteront finalement leur maison, des travaux ont par ailleurs dû être réalisés. Au cours des tractations avec les cédants, « nous avons pris le temps, en parallèle, de nous « apprivoiser » le week-end. Ils nous ont hébergés, nous avons travaillé avec eux. Et de notre côté, nous avions aussi notre parcours à l’installation à réaliser, les démarches ont été longues, mais nous voulions obtenir la dotation au jeune agriculteur (DJA), ça n’est pas négligeable, et ça nous rendait prioritaires sur le projet. »

Carole et Emmanuel, toujours en poste, ont réalisé leur stage ensemble. En bout de course, un problème administratif a encore repoussé leur date d’installation de quatre mois. « Nous nous sommes installés au moment de la dernière réforme de la DJA. Ça a été plus long que prévu. »

Le couple est à la tête d’un troupeau de 59 montbéliardes. © R. Aries/GFA

21 juillet 2016

À 39 et 42 ans, Carole et Emmanuel sont (enfin) installés, en AOP Comté, depuis deux années à Aresches, une commune du Jura de 32 habitants. À la tête de 124 hectares tout en herbe, le couple élève 59 vaches, avec une référence de 374 000 litres de lait par an. Au sein du Gaec, Emmanuel s’occupe des veaux, de l’alimentation, de l’entretien du matériel et des bâtiments. Carole est en charge de l’administratif, de la traite, et des soins aux animaux.

Depuis le 21 juillet 2016, date de leur installation, tout n’a pas été simple, racontent-ils, « les vaches ont dû s’adapter » et l’immense attention apportée à la conduite du troupeau a fait que les contingences administratives ont pris un peu de retard. Ils estiment être sortis de la zone rouge l’été dernier.

« On a travaillé comme des fous, nuit et jour, se souvient Carole, mais on mesure mieux aussi la valeur de ce que nous avons entre les mains. Et nous récoltons aujourd’hui les fruits des décisions prises quelques années plus tôt. » Ils se dégagent un salaire et sont toujours en contact avec le cédant. Deux ans après, « si c’était à refaire, nous referions tout de la même façon. Je suis éleveuse, oui, aujourd’hui, je peux dire que je suis éleveuse. Mais avec le vivant, rien n’est jamais acquis. »

Rosanne Aries