L’effort collectif a payé. « La demande de modération de la collecte laitière est désormais levée », se félicite Jacky Salingardes, président de l’interprofession caprine (Anicap) et de la Fédération nationale des éleveurs de chèvres (Fnec), contacté par La France Agricole. « Les ventes des produits traditionnels de haut de gamme sont en repli mais la filière essaye de garder le contrôle de la situation », confirme Gérard You, économiste à l’institut de l’élevage (Idele).

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Une filière solidaire

Alors que la situation était critique à la fin de mars, et les industriels préparés à interrompre la collecte de certains producteurs et à jeter du lait, « la mobilisation des différents acteurs a sauvé la mise », annonce le président de l’Anicap.

Du côté des éleveurs, l’effort demandé sur les livraisons en avril a été entendu. D’après les données de FranceAgriMer, la collecte de lait de chèvre était en progression de presque 6 % sur un an en début d’année. « L’année a commencé fort grâce au développement de la désaisonnalisation des troupeaux et à la bonne qualité des fourrages en 2019 », explique l’Idele.

En cumul sur les 14 premières semaines de 2020, cette progression s’est tassée à moins de 4 %. « La demande de l’interprofession n’était ni une obligation, ni une réduction de volume inscrite dans la durée pour les producteurs, insiste Jacky Salingardes. Mais cela a fonctionné. »

Les laiteries n’ont pas mis en place de mécanismes incitatifs à la réduction des volumes, comme c’est le cas dans la filière du lait de vache. « La France est en déficit de production sur le lait de chèvre. La crise de surproduction de 2010-2012, ayant mené à la perte de 15 % de nos producteurs, laisse encore des séquelles. Mais nous sommes en voie de rattraper un peu ce retard. Il n’était pas question de casser cet élan », souligne le président de l’Anicap.

Des échanges entre laiteries

Dans les laiteries, rien n’a — a priori — été détruit en dépit du manque de débouchés. Le boom des bûchettes et crottins de chèvre en libre-service a permis d’absorber une partie des volumes. « Certains opérateurs ont repris du lait à d’autres en situation de difficulté, explique Jacky Salingardes. Les excédents de production ont été stockés sous forme de caillé congelé et quelques litres sont également partis sur le marché spot. »

Des stocks de report gonflés donc, mais « contenus. » « Les produits de report permettront de compenser la moindre collecte en fin d’année », note Gérard You, économiste à l’Idele. Sur les deux dernières semaines, le taux d’absentéisme dans les usines est passé de 30 % à 20 %. « Les fabrications reprennent », affirme Jacky Salingardes. À l’exportation, les difficultés logistiques se résorbent progressivement.

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« Le plus dur est passé » pour les producteurs fermiers

Pour la grande majorité des éleveurs, le pic de production est passé et la collecte nationale reprend son cours. Pour les producteurs fermiers, essentiellement basés dans le couloir rhodanien et l’arc méditerranéen, le pic bat encore son plein. « Leur production est décalée pour coller à la saison touristique », explique Jacky Salingardes. Ils ont donc un peu plus de temps pour s’adapter.

« En mars, les fermiers étaient désemparés car fortement dépendants de la restauration collective et des marchés ouverts mais depuis, la résistance s’est organisée », relate-t-il. En effet, les plateformes de vente en ligne ont fleuri sur la toile, de nouveaux circuits de vente de proximité se sont fait jour (drives fermiers), les marchés reprennent et les rayons à la coupe rouvrent progressivement dans les grandes surfaces.

Les souplesses législatives obtenues à l’égard de la vente directe ont également apporté leur pierre à l’édifice. « Selon les régions, les producteurs fermiers ont pu livrer leur lait à des laiteries, à des prix de vente bien moindres, ou reporter son utilisation […] mais faute de solutions certains sont contraints de détruire leur lait », note néanmoins l’Idele. « Je ne dis pas que la situation est revenue à la normale, mais l’imagination et la mobilisation des producteurs a permis d’éviter le pire », estime Jacky Salingardes.

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Pas d’impact sur le prix du lait

Mis à part les volumes, minoritaires, partis sur le marché spot, la crise sanitaire ne devrait pas avoir d’impact sur le prix du lait payé aux producteurs de lait de chèvre. « Les négociations commerciales ont été bouclées avant, et les résultats étaient positifs, aussi bien sur les marques nationales que sur les marques de distributeur (MDD), rappelle le président de la Fnec et de l’Anicap. Il s’agira néanmoins de voir si les habitudes de consommation reviennent à la normale à la fin du confinement. »

À ce jour, aucune indemnisation n’est prévue pour les potentielles baisses de prix et volumes vécues par les producteurs livreurs et fermiers. « L’interprofession caprine n’a pas les moyens nécessaires pour lancer un plan d’aide à l’image de celui du Cniel, explique Jacky Salingardes. Il espére néanmoins que le stockage du caillé congelé sera bien concerné par les dernières mesures de soutien prises par la Commission européenne.

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A. Courty