À la fin de l’année 2018, la carte détaillée des « fermes usines » publiée par Greenpeace avait soulevé des « critiques légitimes », reconnaît l’association… en préambule d’un nouveau rapport dénonçant l’industrialisation de l’élevage en France. En 2018, son coup médiatique avait été vécu comme « une dénonciation insupportable d’individus alors que notre intention était de dénoncer un système », plaide l’ONG.

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Dans son nouvel ouvrage de 50 pages, publié le mercredi 24 juin 2020, Greenpeace a tout fait pour ne pas reproduire les mêmes fautes : en recoupant minutieusement les données de l’Administration, en évitant de descendre à l’échelle de l’exploitation agricole, et même en donnant la parole à des responsables agricoles des trois principaux syndicats, pas forcément en phase avec sa propre vision.

Un concept « complexe »

Mais quelle vision ? Greenpeace reconnaît qu’une « ferme usine » ne se définit pas par des chiffres, mais par des critères qualitatifs, à replacer dans leur contexte. Elle choisit de les caractériser par « un grand nombre d’animaux élevés sur une exploitation qui ne dispose pas d’une surface suffisante pour produire leur nourriture ou pour épandre sans risque le lisier ou fumier qu’ils ont produit ».

Que leur reproche-t-elle ? Des impacts environnementaux directs et indirects (rejets d’effluents, émissions d’ammoniac, déforestation importée liée à l’achat de tourteaux de soja, etc.), une mobilisation excessive des terres, une utilisation accrue d’antibiotiques liée à la densité d’animaux… Le tout s’accompagnant de considérations sur le bien-être animal (impossibilité d’exprimer tous les comportements naturels propres à l’espèce) et sur les conséquences socio-économiques pour les paysans (concentration des emplois, perte d’autonomie financière).

Une tendance forte à l’œuvre

Cela dit, faute de pouvoir enquêter dans chaque ferme sur le terrain, c’est bien sur des chiffres (les seuils de classement de la nomenclature ICPE) que Greenpeace a établi son état des lieux de l’industrialisation de l’élevage.

Il y aurait ainsi environ 3 300 élevages soumis à autorisation en France, dont 75 % de volailles (plus de 40 000 emplacements), 23,2 % de porcs (plus de 750 emplacements pour les truies ou plus de 2000 emplacements pour les porcs) et 1,8 % de bovins (plus de 400 vaches laitières ou plus de 800 bovins à l’engraissement). La moitié de ces « méga-élevages » seraient situés en Bretagne, et 20 % dans les Pays de Loire.

Tout en admettant que la « ferme des 1 000 vaches » n’est pas représentative de l’élevage bovin français, Greenpeace y voit un « symbole fort de la tendance à l’industrialisation de l’élevage », craignant qu’elle devienne « demain une forme de norme comme aux Pays-Bas ». Et de citer un autre voisin, l’Espagne, où une coopérative souhaiterait « construire une usine de plus de 23 000 vaches laitières ».

La responsabilité des pouvoirs publics

Au-delà du constat, c’est la responsabilité des pouvoirs publics que pointe le rapport. Greenpeace y dénonce le « détricotage » récent, et toujours à l’œuvre, des réglementations environnementales (assouplissement de la nomenclature ICPE, allègement des procédures, affaiblissement de la participation du public dans le dialogue environnemental…) mais aussi le manque de moyens alloués au suivi et au contrôle des établissements ICPE.

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Elle pointe aussi du doigt les aides de la Pac, premier et second piliers, touchées par ces élevages. En Bretagne, elles auraient représenté 17 millions d’euros en 2018, dont 3,6 millions pour les investissements, qui viennent « s’additionner aux budgets déjà alloués via les plans régionaux pour la volaille et le porc ».

Enfin, Greenpeace dénonce la politique de libre-échange menée par l’Union européenne, qui vient accroître la « logique de compétitivité ».

L’élevage, « indispensable » malgré tout… mais sous condition

« Il ne s’agit en aucun cas de faire le procès de l’élevage dans son ensemble, sans distinction », conclut l’ONG, qui s’est décidément assagie en deux ans. Elle souligne même que « l’élevage, s’il est écologique, apporte un certain nombre de bénéfices environnementaux et est indispensable du point de vue agronomique ».

Elle réclame un « moratoire » sur la création de nouvelles « mégafermes », un encadrement de celles déjà existantes et la mise en place de « politiques publiques qui financent les paysans et paysannes et la transition, pas la surproduction ».

Bérengère Lafeuille