À l’installation, la capitalisation est de plus en plus rapide et intense. « Sur un échantillon de 372 jeunes installés, la reprise d’une exploitation laitière coûte en moyenne 1 000 €/1 000 l », calcule Nathalie Velay, du CER France Massif Central, pour le compte du Centre national interprofessionnel de l’économie laitière (Cniel). « Lors de leurs trois premières années d’installation, les repreneurs investissent chaque année près de 100 000 € quand leurs prédécesseurs n’en dépensaient que 31 000 € », poursuit l’experte.

Dans les filières bovine, caprine ou ovine, les profils et les projets des jeunes installés sont de plus en plus diversifiés et requièrent une vraie réflexion sur l’encadrement des projets futurs. Pour y parvenir, « il faut bousculer les codes, faire évoluer les schémas de transmission et privilégier des démarches d’investissements plus économes », indique Emmanuel Béguin, chargé des approches sociétales à l’Idele.

« Garder une cohérence globale »

Sur les 372 installations suivies par le Cniel, le retour sur investissement moyen est de 17 ans. La hausse du coût du foncier, l’agrandissement des troupeaux et les fortes fluctuations de marché contraignent les jeunes installés à être toujours plus productifs et techniques pour rentabiliser leurs investissements. « Plusieurs trajectoires peuvent mener à la réussite, à condition que les équilibres économiques et financiers soient préservés, explique Nathalie Velay. Lorsque le niveau d’investissement dépasse 120 €/1 000 l en rythme de croisière, les coûts de production commencent à être altérés. »

Le montant de reprise et les investissements de modernisation et de développement doivent garder une cohérence globale. « La réussite d’une installation repose sur la capacité du candidat à constituer un outil de production en cohérence avec la main-d’œuvre, le projet technique et le potentiel économique du système, conforte Emmanuel Béguin. En parallèle, il faut cibler les outils financiers les mieux adaptés à son projet. »

« Aujourd’hui, une exploitation laitière doit disposer de 80 jours de chiffre d’affaires pour couvrir son besoin en fonds de roulement et préserver sa trésorerie », appuie l’experte du CER France. Après trois ans d’installation, plus de 40 % des exploitations se trouvent encore trop justes sur ce critère, signe que le projet de départ n’a pas été suffisamment financé ou anticipé.

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Se tourner vers des solutions de financement innovantes

Selon Emmanuel Béguin, « il existe un large panel de solutions financières pour répondre aux besoins des candidats à l’installation ». Dans le cadre de cette étude, 30 solutions financières « indirectes » ont été envisagées. Des formes sociétaires coopératives aux sociétés avec statut de copropriété en passant par le share farming, ces pistes innovantes constituent un bon support d’appui pour faire évoluer les outils financiers en France.

Les modèles d’élevage voisins sont également sources d’inspiration. « En Grande-Bretagne, malgré des tailles de troupeaux importantes (plus de 400 vaches laitières), les coûts d’investissement sont limités et plutôt basés sur la main-d’œuvre salariale. Les éleveurs misent sur des conduites simplifiées, à l’herbe », rapporte Emmanuel Béguin. Il reste à savoir comment « adapter ces dispositifs pour les rendre plus compatibles avec le niveau de rentabilité et le cycle économique des exploitations laitières françaises », souligne-t-il.

Gérer la charge de travail

Face à l’agrandissement des exploitations, la main-d’œuvre devient très vite un facteur limitant. Dans le cadre d’une enquête commanditée par FranceAgriMer auprès de 49 exploitations laitières, 43 % des éleveurs disent ne pas pouvoir se libérer plus de deux jours consécutifs par an. Les aspirations émergentes des éleveurs vont pourtant dans un tout autre sens, « ces derniers souhaitent maîtriser leur temps de travail, diminuer leurs astreintes, veiller à leur santé et acquérir de nouvelles compétences », renseigne Jocelyn Fagon, de l’Idele.

Tenir ou développer des systèmes efficaces au travail est un enjeu de taille. « Un grand collectif apporte généralement plus de souplesse ; encore faut-il avoir les compétences nécessaires en termes de management, note Jocelyn Fagon. Recruter, gérer le relationnel au quotidien, organiser son travail et savoir communiquer figurent parmi les difficultés premières, d’où la nécessité de se former. » D’autant que le salariat représente souvent une porte d’entrée au métier de chef d’exploitation. Savoir fidéliser ses salariés est donc un aspect important, « au risque de compromettre une potentielle reprise de la ferme. »

Lucie Pouchard