La crise du prix des matières premières « n’est pas spécifique au monde agricole mais bien un choc économique global qui interfère sur la question agricole », a contextualisé Vincent Chatellier, économiste à Inrae, lors d’un webinaire organisé par Phileo by Lesaffre le 29 juin 2021.

Un Covid perturbateur du commerce mondial

De fait, le Covid-19 a fortement perturbé le commerce mondial. Après avoir lourdement chuté sur le premier semestre 2020, le prix du pétrole remonte en flèche, entraînant avec lui nombre de cotations. Les matières premières alimentaires n’y échappent pas.

Le ministère de l’Agriculture fait état d’une hausse du prix d’achat des aliments pour animaux de 9,6 % sur un an en avril 2021, « aussi bien pour les aliments simples que pour les aliments composés, dans un contexte de hausse du prix des céréales et des oléagineux. »

Chez les ruminants, laitiers et allaitants, l’indice Ipampa enregistre des niveaux le plus souvent records, en progression de 5,9 % (viande bovine) à 6,9 % (lait de brebis) sur un an en fonction des filières.

Des marges réduites

Le poste des aliments achetés représente une part prépondérante du coût de production. « En France, entre 2017 et 2019, le coût de revient moyen du porc s’établissait à 1,44 €/kg de carcasse, dont 0,86 € lié à l’alimentation », rapporte Lisa Le Clerc, ingénieure d’études à l’Institut du porc.

S’agissant des volailles (chair et ponte), l’aliment représente environ 65 % du coût de production. Et dans la plupart des filières d’élevage, l’évolution du prix à la production n’absorbe pas la flambée du prix de l’aliment.

« Depuis huit mois, la marge est réduite », pointe la Fédération nationale porcine, alors que le cours du porc recule depuis plusieurs semaines. En viande bovine, « les coûts de production s’envolent et frôlent 5 €/kg, et le prix payé aux producteurs ne décolle pas », tempêtait JA des Pays de la Loire le 30 juin 2021.

Des filières sous tension

Dans les filières sous contrat, le choc est le plus souvent encaissé par le maillon intermédiaire. « En veau de boucherie, les intégrateurs assument intégralement les variations des cours de l’aliment », témoigne Olivier Van Ingelgem, secrétaire général du Syndicat de la vitellerie française. La situation devient particulièrement difficile.

En production laitière, « en considérant une hausse du prix du soja de l’ordre de 70 €/tonne sur un an, le surcoût engendré devrait osciller entre 5 et 15 €/1 000 litres uniquement sur le poste correcteur azoté », avance Chris­tophe Monnerie, du Bureau technique de promotion laitière (BTPL).

Quant au prix du lait en 2021, « on ne dépasse pas le niveau de 2019, année exempte de Covid-19 lors de laquelle la protéine était plus abordable ». Les marges risquent d’être mises à rude épreuve, notamment dans les régions les moins pâturantes. Mais, à la différence des élevages de monogastriques, les ateliers de ruminants disposent du levier fourrager pour réduire leur vulnérabilité face à cette conjoncture capricieuse.

« Ajuster la ration »

À court terme, « il convient de s’en remettre aux fondamentaux : connaître la valeur de ses fourrages, définir ses objectifs techniques et adapter au plus juste la ration », indique Julien Jurquet, spécialiste de la nutrition des vaches laitières à l’Institut de l’élevage (Idele).

Pour Christophe Monnerie, il est également possible de « jouer sur les effectifs sans compromettre le renouvellement ». À plus long terme, selon les systèmes d’élevage, il avance plusieurs pistes pour réduire le coût protéique de la ration : augmenter la part d’herbe pâturée ou récoltée, miser sur la luzerne, ou encore vérifier la disponibilité en coproduit de type drèche aux alentours de l’exploitation.

En revanche, « réduire ou supprimer le correcteur azoté sur une ration équilibrée sans compensation est une fausse bonne idée, insiste Christophe Monnerie. Une chute de la production laitière, des taux et des performances de reproduction seraient alors à prévoir. » Pour Julien Jurquet, « l’essentiel est de valoriser au maximum les fourrages produits sur la ferme et de faire la chasse au gaspillage ».

Alexandra Courty et Vincent Guyot

Témoin
« Je protège mon atelier laitier de la volatilité des prix » Michael Schermann, à la tête d’un troupeau de 60 montbéliardes dans la Meuse

Michael Schermann a revu son système fourrager l’an passé pour réduire sa vulnérabilité face aux aléas climatiques et sa dépendance aux intrants.

« Depuis mon installation, en 2007, j’ai connu plusieurs crises des matières premières, avec des tourteaux de colza à plus de 300 €/tonne », se souvient l’éleveur. La crise actuelle ne fait que le conforter dans son idée de « se couvrir. » Miser davantage sur l’herbe, tel est le fil rouge de sa stratégie.

Dans son assolement de 2020, « la surface dédiée au maïs fourrage a été divisée par trois, au profit des prairies temporaires de fauche, explique-t-il. Après trois années décevantes sur le maïs, la mise en double culture des parcelles restantes avec du méteil conforte les stocks fourragers. » Depuis début 2021, « une partie des céréales produites sur l’exploitation (orge, triticale) remplace le maïs grain acheté distribué au robot de traite », indique Michael.

Enfin, depuis mars 2021, l’éleveur a remplacé le tourteau de soja au robot et le tourteau de colza à l’auge. Il utilise désormais un mélange composé de 60 % de colza, 20 % de soja tanné et 20 % de colza tanné. Il est moins coûteux à quantité équivalente, notamment dans la filière non-OGM. « J’en suis satisfait, cela n’a pas occasionné une baisse de fréquentation du robot. » Si travailler sur la matière azotée totale (MAT) de l’ensilage d’herbe peut lui permettre d’économiser davantage de correcteur en hiver grâce à des coupes plus précoces, Michael tient à préserver un apport minimal de maïs fourrage ou grain et de tourteaux dans la ration de ses laitières. « Un juste milieu est nécessaire pour contenir les coûts sans perdre en rendement sur des vaches à 30 kg de lait par jour. » Grâce à cette conduite, Michael s’estime mieux protégé vis-à-vis de cette nouvelle crise et compte bien pérenniser ces ajustements.

L’expert
« Des niveaux jamais atteints en soja non-OGM » Stéphane Radet, directeur du Syndicat national de l’industrie de la nutrition animale (Snia)

« Nous vivons depuis plusieurs mois une hausse généralisée des prix de toutes les matières premières destinées à l’alimentation animale. Cela concerne aussi bien les tourteaux que les céréales. Des niveaux très élevés ont notamment été enregistrés sur le soja standard, avec des valeurs avoisinant 480 €/tonne. Particulièrement plébiscité par les fabricants d’aliment français, le soja non-OGM a suivi cette flambée, pour atteindre des niveaux de prix inédits. La prime non-OGM, qui correspond à l’écart de prix avec le soja standard, se situe habituellement entre 80 et 100 €/t. Elle atteint désormais 280 €. C’est du jamais vu. Or cette matière première est difficile à remplacer, en raison de ses qualités nutritionnelles, de sa disponibilité et de sa compétitivité vis-à-vis des autres ressources en protéines. Pour limiter l’impact sur le prix de l’aliment non-OGM, les fabricants ont réussi à optimiser leurs formulations, avec à la clé une économie de 25 % de soja en volume. C’est un travail complexe, car il s’agit de ne pas compromettre la qualité du produit. Pour les fabricants qui ne sont plus couverts, la difficulté réside désormais dans le réapprovisionnement en matières premières, dans un contexte de prix très soutenus. »