« À court terme, les Britanniques vont bénéficier d’une compétitivité dopée par la dévaluation de la livre par rapport à l’euro, alors même qu’ils vont continuer à toucher les aides Pac en euros pour encore au moins deux ans, analyse-t-il. Les exportations britanniques de produits ruminants vers le continent européen consistent essentiellement en viandes ovines et, à un niveau moindre, bovines avec, vers la France, de la viande de vache de réforme. »

Les produits laitiers français en première ligne

Ces variations de la parité entre monnaies risquent de peser sur les importations britanniques. Avec 700 millions d’euros en 2015, la France est le deuxième fournisseur de produits laitiers du Royaume-Uni, derrière l’Irlande. « Il est probable que tout cela stimule la renationalisation du marché anglais qui est déjà en cours, imagine Philippe Chotteau. La grande distribution britannique privilégiait […] déjà les viandes brutes étiquetées “britanniques”, au détriment des viandes irlandaises tout particulièrement. »

Qui seront les plus affectés par ces changements ? « Les Irlandais […] par la dévaluation de la livre et la perspective de voir réapparaître des droits de douane, répond Philippe Chotteau. Ils vont commencer à prospecter plus intensément les marchés continentaux, mais aussi les marchés tiers pour leurs viandes bovines et ovines. » Il n’y aurait rien de surprenant à ce que l’Irlande plaide pour qu’il n’y ait pas de droits de douane bilatéraux sur les produits agricoles une fois le Royaume-Uni sorti de l’UE.

Les contingents d’importation en question

Se pose aussi la question des contingents d’importation à droits réduits. « Entre maintien des volumes pour la seule UE à 27 ou une répartition avec le Royaume-Uni, cela pourrait avoir des impacts majeurs sur les marchés européens des viandes ovines et bovines, estime Philippe Chotteau. Car le Royaume-Uni est aujourd’hui l’utilisateur privilégié d’une très grande partie de ces contingents. Faute de précédent, la réponse est tout sauf évidente, et nourrira de longues négociations entre l’UE et le Royaume-Uni, mais aussi avec les pays tiers. »

Concernant les négociations en cours entre l’Europe et les États-Unis, dont le Royaume-Uni est un des principaux supporters, « on peut imaginer que la Commission […] mettra un bémol à ses velléités libres-échangistes pour un temps, prévoit Philippe Chotteau. Ne serait-ce que parce que les négociations de sortie vont largement mobiliser les services de la Commission dans les années à venir. À court terme, le processus de vote et de ratification du Ceta (accord UE-Canada) prévu d’ici à la fin de 2016 pourrait être remis en question, notamment du fait des provisions soutenues par le Royaume-Uni et des contingents calibrés sur une UE à 28. »

Une transition délicate

Qu’adviendra-t-il de l’agriculture britannique sans les aides européennes ? « Malgré l’engagement des pro-Brexit de maintenir les aides, la transition risque d’être délicate, pronostique Philippe Chotteau. Ils échapperont aux très décriées « normes bruxelloises » : environnementales, bien-être animal… Cependant, vu la puissance du lobby « animal welfare » aux Royaume-Uni, ils pourraient ne pas y gagner […]. Et du côté des aides, même s’ils en conservaient des montants équivalents, elles seront après la sortie de l’UE versées en livres (dévalorisées), et non plus en euros… »

Quant à une réforme de la Pac à mi-parcours, dès 2018, elle paraît désormais peu probable à Philippe Chotteau. « Ne voulant plus fâcher personne, la Commission pourrait laisser les choses en l’état sur les aides des premier et deuxième piliers, avance-t-il. En revanche, peut-être va-t-elle proposer des outils de gestion de crise plus efficaces, faisant le constat qu’elle est allée au bout de l’existant avec l’intervention laitière massive et les aides aux États, et qu’il va falloir inventer d’autres dispositifs. »

Retrouvez l’intégralité de la chronique de Philippe Chotteau sur le site d’Idele.