« Si un secteur économique ne prend pas en compte les demandes sociétales, il compromet son avenir. Et défendre le bien-être animal, ce n’est pas compromettre l’élevage », assure Louis Schweitzer, président de la Fondation droit animal, éthique et science (LFDA), lors d’un colloque organisé par l’association le 22 octobre 2020 à Paris.

À l’ordre du jour, « le bien-être animal et l’avenir de l’élevage ». Pour Michel Baussier, président honoraire du Conseil national de l’ordre des vétérinaires, « le souci du bien-être animal n’est apparu qu’à la seconde moitié du XXe siècle. La formation des praticiens a nettement évolué, et intègre désormais l’étude du comportement des animaux ». Il estime que les vétérinaires sont « une interface entre l’élevage et la science, et même entre les éleveurs et les citadins. »

Alain Boissy, directeur du Centre national de référence pour le bien-être animal (1), insiste sur l’importance de prendre en compte du « ressenti émotionnel » de l’animal. « Assurer une bonne santé, un bon logement est nécessaire mais non suffisant », souligne-t-il. Pour celui qui est également chercheur en éthologie à l’Inrae, « on n’est qu’aux balbutiements de la connaissance sur la nature de la conscience animale. »

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« Demandes contradictoires »

Pour autant, dans les rayons, les attentes sociétales se traduisent par des demandes contradictoires. « Les exigences des consommateurs sur le bien-être animal sont bien plus élevées sur un jambon que sur une côte de porc. C’est pourtant le même animal », rapporte Séverine Fontaine, directrice de la qualité pour les filières animales chez Carrefour. Près de 35 % du porc commercialisé par l’enseigne est issu d’élevages ayant adopté les cases maternité liberté. « Il faut aller vers ce modèle, mais on doit aussi laisser aux éleveurs le temps nécessaire pour cette transformation. »

Car allier bien-être animal et rentabilité est le défi du maillon de la production. « On doit être en capacité de fournir plusieurs marchés », indique Hervé Guyomard, directeur scientifique à l’Inrae et président de l’association LIT Ouesterel (2). Afin de faire progresser le bien-être animal en élevage, le spécialiste plaide pour « le principe du « pollueur-payeur » pour garantir un niveau de bien-être minimal, et celui du « fournisseur-bénéficiaire » pour compenser et rémunérer les efforts réalisés au-delà du niveau de base. » Le tout, grâce à la politique agricole commune.

Rembourser avant de réinvestir

Sur le terrain, « de nombreux cahiers des charges ont d’ores et déjà été révisés pour prendre en compte le bien-être, à l’instar du cahier des charges des bovins sous label rouge », défend Christiane Lambert, présidente de la FNSEA. Par ailleurs, à l’échelle des exploitations, elle évoque « la nécessité de prendre en compte les remboursements en cours pour envisager l’investissement suivant. Plus de 80 % des éleveurs de poules pondeuses ayant mis aux normes leurs bâtiments en cages aménagées n’ont à ce jour pas fini de rembourser leurs prêts ».

Et pour celles et ceux voulant se lancer dans l’œuf de plein air, « on n’arrive à sortir aucun projet, ou très peu, déclare Julien Denormandie, ministre de l’Agriculture. Si vous voulez faire un élevage en plein air, c’est recours sur recours. Pour monter un tel projet dans notre pays, il faut aujourd’hui au moins deux ans et demi ». Par ailleurs, le pensionnaire de la rue de Varenne insiste sur l’apport de l’élevage dans les territoires. « L’agneau du Quercy, c’est l’un des premiers pompiers du Lot. »

« Apaiser le débat »

Interrogé au sujet de l’abattage rituel, Julien Denormandie a botté en touche. « Dans le contexte actuel, le sujet ne doit pas être mis sur la table. On sait que cela va attiser des tensions. Commençons par traiter d’autres questions urgentes, telles que la viabilité économique des abattoirs et leur modernisation. » Et de rappeler que « le débat doit être apaisé ». « C’est moi qui dois assumer le bon fonctionnement des abattoirs. C’est donc à moi qu’il faut demander des comptes, pas aux éleveurs. »

Pour le ministre, au sujet du bien-être animal, « il est important de tenir compte des contraintes de chaque maillon » et d’éviter l’amalgame entre bien-être animal et maltraitance. « Le bien-être, cela s’accompagne. La maltraitance peut ouvrir à une condamnation de deux ans de prison et 30 000 euros d’amende. » Il insiste également sur le rôle du consommateur, et promet de se battre « farouchement » sur l’étiquetage de l’origine, y compris au sein de la restauration hors domicile. « Mon objectif est de sortir un décret au début de 2021. »

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Vincent Guyot

(1) Créé par le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation.

(2) Laboratoire d’innovation territorial Ouest Territoires d’Élevage.