« Avec le confinement [mis en place à cause de l’épidémie de coronavirus], 2 000 tonnes de fromages traditionnels se sont retrouvées privées d’un accès direct au consommateur du jour au lendemain, explique Michel Lacoste, président du Conseil national des appellations d’origine (Cnaol), à La France Agricole. Les fromages à pâte molle sont les plus exposés car à courte durée de conservation mais cela s’étend progressivement aux pâtes pressées. Il faut agir maintenant. Il y va de la pérennité de certaines structures fermières et artisanales, et donc de la sauvegarde de la France aux 1 000 fromages. »

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Une valorisation divisée par huit

Depuis l’audition de Michel Lacoste à l’Assemblée nationale à la mi-avril (voir ci-dessous) pour dénoncer cette « ineptie », 100 tonnes ont malgré tout dû être détruites et 900 tonnes ont été écoulées sous forme de dons et sur des marchés à faible niveau de rémunération, comme le fromage fondu. « D’une valorisation de 8 €/kg en moyenne pour les fromages sous AOP, on est tombé à moins de 1 €/kg, au mieux, pour ces premières 1 000 tonnes, souligne Michel Lacoste. Un manque à gagner que la filière ne peut supporter seule. »

Le collectif de la dernière chance

En partenariat avec la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL), la Fédération nationale ovine (FNO) et la Fédération nationale des éleveurs de chèvres (FNEC), le Cnaol lance le collectif « Soutenons nos fromages, nos terroirs et nos producteurs », qui s’inscrit dans la veine de la campagne #Fromagissons portée par l’interprofession laitière (Cniel). « L’objectif est de sensibiliser l’opinion publique, de promouvoir les différentes démarches solidaires entreprises sur le territoire et d’en encourager de nouvelles mais aussi d’explorer la présence des fromages traditionnels dans la restauration collective », explique Michel Lacoste.

La lettre ouverte écrite à l’occasion, et qui sera rendue publique le 4 mai 2020, rassemble déjà plus de 150 signataires. Parmi eux, les acteurs des filières agricoles françaises comme Christiane Lambert (FNSEA), Michèle Boudoin (FNO), Bruno Dufayet (FNB), Nicolas Girod (Confédération paysanne), Damien Lacombe (Sodiaal), Philippe Mauguin (INRAE), Jacky Salingardes (FNEC), Jean-Louis Pitton (Inao), Marc Delage (FCA/FCD/FFF/Restauco/SNRC/Agorest) et Thierry Roquefeuil (FNPL).

Dans la haute sphère de la gastronomie française figurent Fabien Degoulet (champion du monde fromager 2015), Guillaume Gomez (chef de l’Élysée) et Pierre Hermé (chef pâtissier). Enfin, les personnalités publiques Bernard Laporte (Fédération française de rugby), Thierry Lhermitte (acteur), Laurent Mariotte (chroniqueur culinaire), Vincent Moscato (animateur radio) ou encore Jean-Luc Reichman (animateur) ont également rejoint la démarche.

Faire réagir les autorités

Cette mobilisation voit plus loin que les 1 000 tonnes de fromages privées de débouchés. « Les modalités de déconfinement annoncées ne permettront pas de réduire cet enjeu sur les stocks qui continuent d’augmenter », note le communiqué du Cnaol. « On estime que le surstock sera encore de 5 000 tonnes à ce moment-là », déplore Michel Lacoste, qui en appelle donc également au soutien des autorités.

Le « plan de sauvetage » du Cnaol en trois étapes, présenté au ministère de l’Agriculture le 30 mars, n’a pas encore reçu de réponse. Concernant le plan d’urgence du gouvernement pour l’aide alimentaire, « pas de mises en relation avec les filières des AOP non plus ». Et sur le déblocage d’aides au stockage privé par la Commission européenne, « rien ne dit que les petites PME pourront se positionner ». Pour Michel Lacoste, « il est plus que temps de fédérer les actions de sauvegarde de nos fromages sous appellation, fermiers et locaux, et la diversité des acteurs concernés (PME, fermiers et grands groupes), à l’échelle nationale. »

A. Courty