La crise de la vache folle est bien loin. Le règlement 2021/1372 publié au Journal officiel européen le 18 août 2021 signe le retour des protéines animales transformées (PAT) d’origine porcine et avicole dans l’alimentation de ces mêmes espèces, en évitant le recyclage intra-espèce.

Contrairement aux farines animales, « les PAT sont exclusivement constituées de sous-produits d’animaux sains abattus pour la consommation humaine », définit Charlotte Dunoyer, de l’Anses (1).

Contexte sanitaire apaisé

La décision prise par la Commission européenne, avec l’approbation du Parlement et du Conseil, se base sur l’avis scientifique de l’Efsa (2). Le contexte a bien évolué depuis l’interdiction totale des protéines animales dans l’alimentation des animaux d’élevage en 2001, à l’exception du lait et des produits sanguins pour les non-ruminants.

« Le dernier cas d’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB) date de 2016 », rappelle la Commission, qui se veut rassurante sur la maîtrise, plus largement, des encéphalopathies spongiformes transmissibles (EST) sur le Vieux Continent. « Dans le contexte actuel, on peut s’attendre à un maintien à faible fréquence de cas d’ESB classique d’apparition sporadique, ou d’ESB atypique, continuant à transiter par les abattoirs », confirme Charlotte Dunoyer.

Malgré tout, les verrous de sécurité restent nombreux. À l’image du cannibalisme, considéré comme « un facteur de risque majeur d’amplification des EST » par l’experte de l’Anses, l’utilisation de PAT à destination ou issues des ruminants n’est pas à l’ordre du jour.

Autonomie protéique

« Du point de vue nutritionnel, les PAT constituent une excellente matière première (MP) pour l’alimentation des animaux, avec une forte concentration de nutriments hautement digestibles tels que des acides aminés et du phosphore, et une teneur élevée en vitamines », souligne la Commission.

Une idée partagée par le Snia (3). « L’incorporation de PAT dans l’alimentation des animaux imposerait de revoir profondément les formules, relève François Cholat, son président. Mais compte tenu des tensions sur la disponibilité de certaines matières premières comme la protéine garantie sans OGM, cela offre de nouvelles perspectives de travail. »

Sachant cela, Bruxelles fonde ses espoirs sur la réforme annoncée pour réduire la dépendance du continent « à l’égard des protéines des pays tiers. » Pour la commissaire européenne à la santé, Stella Kyriakides, la réhabilitation encadrée de certaines PAT « est une nouvelle étape de la stratégie euro­péenne De la ferme à la table ».

Rester vigilant

Afin d’éviter toutes dérives sanitaires, le règlement se blinde : « Des conditions strictes devraient s’appliquer lors de la collecte, du transport et de la transformation de ces produits [les PAT d’origine porcine et avicole, NDLR], et des échantillons devraient être régulièrement prélevés et analysés, afin d’éviter tout risque et de contribuer à la vérification de l’absence de contamination croisée par des protéines de ruminants interdites et de recyclage intraspécifique. »

Dans un avis publié en prévision de la décision, le 9 juillet, l’Anses recommande « une séparation effective par espèce des sites de production, depuis l’abattoir jusqu’à la livraison des aliments chez l’éleveur. »

De son côté, « le Gouvernement considère que le processus d’allégement du « feed-ban » méritait un temps de réflexion et de consultation plus long que la procédure décidée par la Commission européenne, indique le ministère de l’Agriculture. L’avis de l’Anses apporte des éléments éclairants sur les risques liés à l’utilisation des PAT, mais aussi et surtout les mesures adaptées pour les maîtriser. Le gouvernement s’assurera que les filières animales prennent toutes les dispositions nécessaires à cette fin. »

Si les règles de sécurité restent à préciser, les fabricants d’aliments s’attendent logiquement à des contraintes supplémentaires. « La majorité des usines sont multi-espèces en France, précise François Cholat. Qui plus est, la diversité des modes de production en alimentation animale est considérable : de nombreuses espèces et cahiers des charges cohabitent. C’est autant de lignes de production à sécuriser. » Un réel défi technologique donc, que le Snia se dit prêt à relever « si le jeu en vaut la chandelle. »

Demande à évaluer

En effet, réhabilitation et réutilisation effective sont deux choses bien différentes. L’aval des autorités pourrait avoir un retentissement limité. Le traumatisme français par rapport à la crise de l’ESB et l’existence de nombreux cahiers des charges interdisant l’utilisation de protéines animales, quelles qu’elles soient, dans les élevages compliquent la donne.

« Le cahier des charges Volailles françaises exclut les PAT, confirme Anne Richard, la directrice de l’Anvol (4). La question n’a pas encore été retravaillée. » Le dossier n’est pas plus avancé du côté de la filière porcine. « L’interprofession n’a pas encore eu l’occasion de traiter ce sujet et le fera lors de ses prochains rendez-vous à partir de la rentrée, afin de connaître le positionnement des différentes familles d’Inaporc », note Caroline Tailleur, la directrice adjointe.

Intérêt économique encore incertain

Concernant l’offre, un lourd travail de prospective attend aussi les opérateurs de la filière. « Cela fait vingt ans que nous avons appris à faire sans », soulève le président du Snia. L’inverse est également vrai. Les fournisseurs de PAT n’ont pas attendu le rétropédalage de l’Union européenne sur l’alimentation des animaux d’élevage pour récupérer des clients­.

« Les aliments secs pour chiens et chats et les fertilisants sont les débouchés les plus importants pour les PAT », explique Oriane Boulleveau, secrétaire générale du Sifco (5). Les farines animales, pouvant être issues d’animaux malades ou de cadavres, se valorisent, quant à elles, « dans les secteurs de l’énergie ou de la cimenterie ».

De nombreuses inconnues subsistent pour qualifier le marché des PAT. Ainsi, « il est bien trop tôt pour parler de l’impact de cette décision européenne sur le coût alimentaire des éleveurs de porcs et de volailles », estime François Cholat. Un scénario inquiète toutefois le syndicat des fabricants d’aliments. Si la matière première devait s’avérer rentable, mais que la France ne prenait pas le virage, pour des raisons idéologiques notamment, d’autres pays européens pourraient bien en profiter et produire à moindre coût.

Alexandra Courty

(1) Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail.

(2) Autorité européenne de sécurité des aliments. (3) Syndicat national de l’Industrie de la nutrition animale. (4) Interprofession volaille de chair. (5) Syndicat des industries françaises des coproduits animaux.