« Je ne suis pas faite pour un seul métier », confie Flavie Melendez Rigole. Ces deux derniers mois, cette Savoyarde de 34 ans s’est battue sur deux fronts à la fois. Infirmière des Hôpitaux du Pays du Mont-Blanc, elle est aussi éleveuse et experte en transformation fromagère. Pendant trois ans, elle avait mis de côté son poste à l’hôpital de Sallanches, mais avait prévenu ses associés Pierre et Jean-Pierre : « Je n’ai pas renoncé à mon équipe, à mes patients ni à l’adrénaline des urgences. » Avec leur accord, celui de la DDT (1) et de la FDGaec (2), en décembre dernier, avant l’épidémie de Covid-19, la jeune femme a repris sa blouse blanche pour un trois quarts-temps sur quatre mois, soit 11 jours par mois au rythme de 12 heures de jour ou de nuit.

À relire, le portrait de Flavie Melendez Rigole : Une battante bien à sa place (14/11/2018)

En période de pleine activité

À la mi-mars, l’activité fromagère en Haute-Savoie bat son plein. La Ferme des Roches Fleuries vend raclette, tomme, yaourts, faisselle, crottins, montagnette… dans sa boutique, à la restauration scolaire de Saint-Gervais, aux restaurateurs et épiceries des domaines skiables. « Du jour au lendemain, à l’annonce du confinement, tout s’est arrêté. Et la coopérative Les Fermiers Savoyards nous a demandé de livrer 20 % de lait en moins. Notre chiffre d’affaires a chuté de 80 % », raconte Flavie, qui aussitôt dit à ses associés : « On ne peut pas demander aux gens de nous soutenir si nous ne faisons pas l’effort d’aller vers eux. »

Sur le groupe Whatsapp des urgences, Flavie propose à ses collègues « un panier de fromages que je vous livre ». Sur Facebook, le médecin Bernard Fontanille soutient son amie. Son post est partagé plus de 800 fois, les commandes affluent. « Ma mère et moi étions débordées à remplir jusqu’au milieu de la nuit un tableur numérique… ». Alticom.fr, un webdesigner indépendant, lui crée une boutique en ligne. Solidaire, elle ajoute les fromages d’un collègue, Thibaut Serri. 70 commandes par semaine sont livrées sur 6 lieux différents, à l’aide d’un caisson frigorifique prêté. « En avril, nous avons pu sauver notre chiffre d’affaires et gagner de nouveaux clients », précise-t-elle, soulagée.

Retour à l’hôpital

Parallèlement, le dispositif de crise sanitaire est déclenché dans l’établissement hospitalier qui reçoit des patients dans une zone affectée à la gestion de l’épidémie de Covid. Sa responsable a besoin d’elle au mois d’avril, alors que son contrat s’arrêtait à la fin de mars. « Je ne me voyais pas quitter le navire, et au Gaec un salaire de moins à verser pouvait nous sauver la mise », explique Flavie. « Faites le nombre d’heures que voulez, l’autorise un responsable de la DDT, vous ne serez pas sanctionnée »… Encore heureux ! Depuis des semaines, l’infirmière soigne des malades couverte par sa tenue de protection « à la limite du supportable ». Derrière le masque et les bâches en plastique, il lui manque le contact humain, ce pour quoi elle a choisi cette profession.

Flavie Melendez Rigole masquée pour ses patients et pour ses clients. © A. Valois

Flavie regrette aussi ce qu’on a fait vivre aux proches, ne pas pouvoir dire adieu au défunt, et les dommages collatéraux : le fort regain d’urgences psychiatriques, les violences conjugales, parentales, la panique. Les équipes de son hôpital de proximité ont su faire face. Malgré ce qu’elle a traversé et la prime promise qui n’arrive toujours pas, Flavie souhaite reprendre l’hiver prochain son poste aux urgences. En ce mois de mai, l’infirmière a hâte de voir les mesures prises suite au Ségur de la santé. Et l’éleveuse se prépare à une nouvelle saison d’alpage, tout en livrant, toujours masquée, une fois par semaine ses clients en ligne.

Alexie Valois

(1) Direction Départementale des Territoires

(2) Fédération départementale des groupements agricoles des exploitations en commun