« Nous voulons remettre la question du développement agricole au cœur du développement européen et redire que ces élections européennes sont un enjeu majeur pour les 20 prochaines années. » C’est en ces termes que Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, a ouvert le grand oral agricole organisé par la FNSEA et JA, le 14 mai, à quelques jours du scrutin qui aura lieu en France du 23 au 26 mai.

« L’objectif est que les candidats s’expriment sur l’enjeu agricole, qui est le grand oublié des élections », a regretté Christiane Lambert. Durant 30 minutes pour chacune des listes « électives » aux Européennes, les élus de la FNSEA et de JA, réunis en binôme, ont pu interroger les candidats sur leur programme agricole.

LR : « Ne pas importer l’agriculture que nous ne voulons pas »

C’est Angélique Delahaye, candidate en 16e position sur la liste Union de la droite et du centre et agricultrice, qui a ouvert les débats. Elle a surpris l’auditoire en n’accordant que quelques minutes à la présentation de son programme, qu’elle a résumé en une phrase « n’importons pas l’agriculture que nous ne voulons pas ». Elle a préféré laisser une « large place aux échanges ».

Questionnée sur la concurrence déloyale d’un point de vue fiscal et social entre les pays de l’UE, Angélique Delahaye déclare que « le Parlement européen doit pousser vers a minima des règles de convergence sociale et fiscale » mais que ces éléments sont du domaine des chefs d’État et qu’ils relèvent d’une « volonté politique ». « Il ne faut pas aller vers des postures sur le salaire minimum en Europe, ça n’a pas de sens, mais faire converger les éléments de la politique sociale européenne », ajoute-t-elle.

Elle propose la révision du droit de la concurrence pour protéger l’agriculture et l’ouverture de nouveaux champs réglementaires afin de préserver la production agricole notamment en ce qui concerne les nouvelles technologies d’hybridation.

Un autre élément du programme des Républicains est la mise en place d’une barrière écologique : « Nous souhaitons imposer dans les accords commerciaux la stricte conformité entre les produits importés et les règles imposées aux agriculteurs européens, insiste la candidate. Je n’ai pas voté le Ceta (1) et je considère que l’accord n’est pas équilibré et ne compense pas les distorsions pour le secteur bovin, l’agriculture doit cesser d’être la variable d’ajustement des accords commerciaux. »

« En finir avec le libéralisme » pour La France Insoumise

« Il faut sortir la production agricole de toutes les négociations commerciales et en finir avec le libéralisme. Aligner le prix des produits sur le marché mondial, c’est absurde. Il faut mettre en place un protectionnisme au niveau européen ou même français », a déclaré Romain Dureau, candidat de la liste La France Insoumise (LFI). Romain Dureau rappelle que l’enjeu numéro deux pour LFI est la transition écologique. « Nous voulons interdire les importations qui utilisent les pesticides. »

LFI demande le recouplage de certaines aides de la Pac ainsi que le déploiement d’un grand plan de lutte contre le gaspillage alimentaire. « Il faut réintégrer un volet alimentaire [dans la Pac] pour relocaliser la production en France », détaille Romain Dureau.

« Nous défendrons l’idée d’une agriculture paysanne et écologique, une agriculture qui change ses pratiques et qui crée des emplois. » LFI propose de cibler une partie du budget de la Pac sur le renouvellement des générations et de développer la formation.

PS-Place publique s’appuie sur ses acquis

« Il faut une refondation de la Pac, qui ne satisfait plus ni les agriculteurs ni la société civile. On ne peut pas penser l’avenir de la Pac sans intégrer les souhaits de la société », a assuré Aziliz Gouez, candidate de la liste PS-Place publique.

Le programme de PS-Place publique est construit basé sur trois axes : « L’équité et la justice sociale par la régulation des marchés, la remise à plat de la politique commerciale de l’Europe et de la place de l’agriculture dans le libre-échange, et la réconciliation de l’agriculture avec l’écologie et les écosystèmes. » Des propositions qui sont dans la continuité du travail réalisé par Éric Andrieu, actuel eurodéputé, en 3e position sur la liste PS-Place publique. Il a proposé la mise en place d’une politique de prévention et de gestion des crises plus forte et le renforcement du poids des filières face à la grande distribution.

PS-Place publique demande un moratoire sur la signature des accords de libre-échange pour effectuer une « mise à niveau des normes sociales, environnementale, de la traçabilité des produits et du bien être animal ».

Il souhaite renforcer le verdissement de la Pac et consacrer 70 % du budget à la transition agroécologique. Dans un premier temps, « il faut assurer une rémunération décente aux agriculteurs afin qu’ils puissent investir et mettre en œuvre les mesures nécessaires à la transition écologique », soutient Aziliz Gouez.

Le Rassemblement National pour le juste échange

« Le juste échange doit remplacer la course au moins-disant social, environnemental et fiscal. Nous voulons favoriser le localisme, ce que nous appelons les circuits courts », a insisté Hervé Juvin, candidat en 5e position sur la liste du Rassemblement National (RN). « Il faut sortir des dogmes de la libre concurrence pour avoir une politique de filière, voire une politique de soutien à certaines productions », estime-t-il.

Il propose se surtaxer les importations, « qui ne paient pas leur vrai coût écologique » et « estime que les pays qui n’appliquent pas de norme, ni de contrôle n’ont pas leur place ».

Le Rassemblement National est le seul à proposer la création d’un Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) européenne.

Retourner à l’agronomie pour EELV

« Le sujet majeur quand on parle d’élections européennes c’est la réconciliation de l’agriculture et de l’écologie en y associant la société civile », selon Benoît Biteau, candidat en 11e position sur la liste Europe Écologie-Les Verts (EELV), venu présenté ses propositions. Il a d’ailleurs salué la qualité des échanges avec les élus de la FNSEA et JA présents.

« Il faut réfléchir à comment mieux accompagner les agriculteurs et leur permettre d’avoir plus de revenu », a-t-il ajouté. L’objectif d’EELV est d’atteindre 100 % d’agriculture biologique, dont 30 % à l’horizon de 2025. Benoît Biteau revendique le retour à l’agronomie et à un « équilibre » entre les territoires, la biodiversité et la ressource en eau. « Il faut sortir d’une logique de subvention aller vers une logique de revenu », les enveloppes budgétaires doivent permettre de « rémunérer un service rendu » en faveur de l’environnement. EELV propose une distribution des aides publiques « en rapport aux unités de main-d’œuvre » pour avoir une vraie politique d’installation.

Sur la question des projets de méthanisation et plus largement de diversification des revenus vers l’énergie, pour EELV comme pour LFI, l’objectif alimentaire de l’agriculture doit rester une priorité. Il faut s’assurer que les revenus de ces activités ne deviennent pas majoritaires mais soient une « composante de l’autonomie des exploitations et de leurs externalités positives ».

Opération de séduction pour Nathalie Loiseau

Nathalie Loiseau, la tête de liste Renaissance (LREM, Modem…), est venue en personne débattre avec l’auditoire agricole. Elle a insisté sur certains points de son programme : le soutien à l’installation afin de privilégier une agriculture à taille humaine, la protection contre les aléas par la mise en place d’une réserve de crise pluriannuelle, la protection des agriculteurs face aux distorsions de concurrence entre États, l’harmonisation sociale et fiscale à l’intérieur de l’Union européenne. Elle propose de créer une force européenne de protection sanitaire et de traçabilité.

« Nous voulons une Pac de transition et de préservation de la biodiversité. Notre objectif est de diviser l’usage des pesticides par deux et l’arrêt de l’usage du glyphosate. Notre démarche, ce n’est pas d’opposer mais de rassembler. Ceux qui savent le mieux le changement climatique et la nécessité de diminution de l’utilisation des pesticides, ce sont les agriculteurs et ils m’en ont parlé », a-t-elle expliqué lors de la présentation de son programme.

Et Jérémy Decerle, numéro 4 sur la liste Renaissance, présent en « soutien » à Nathalie Loiseau sur des sujets plus techniques de rajouter sur la question de la gestion des risques et des contrats assurantiels : « Il faut aller plus loin que les avancées obtenues dans l’omnibus et trouver des alliés dans d’autres pays membres. »

Questionnée sur la place de LREM au sein des grands groupes du Parlement européen, Nathalie Loiseau dit vouloir « créer un nouveau groupe central d’une centaine de députés qui s’appuiera sur le groupe centriste actuel, Alde. « Les groupes PPE [union de droite] et Social de démocrates n’auront plus la majorité », a-t-elle affirmé.

Marie Salset

(1) Accord commercial entre l’UE et le Canada.