Sept des dix candidats à l'élection présidentielle ont défilé, jeudi matin à Montpellier, devant 1.700 congressistes (selon les organisateurs de l'événement), dans la foulée du congrès de la FNSEA. La manifestation était orchestrée par 22 organisations d'« acteurs des territoires » (1), dont la FNSEA et JA, qui avaient interpellé les candidats sur cinq thèmes : défi alimentaire, développement durable, recherche et innovation, vitalité des territoires, emploi et formation.

Avant une brève présentation de chacun des thèmes par les organisateurs, un film court présentant les atouts du secteur agroalimentaire français a été diffusé, avec quelques chiffres et images chocs. Saviez-vous par exemple que l'excédent commercial du secteur des vins et spiritueux représentait autant que la vente de 153 Rafale ? ou que le secteur des agroéquipements dépose 2.500 brevets par an depuis dix ans ? De quoi chauffer la salle... et prévenir les candidats que les agriculteurs ne s'en laisseraient pas compter.

Premier à se produire, François Bayrou a sorti deux atouts : son histoire personnelle de paysan, et le thème phare de sa campagne qui est – depuis le début – le « Produire en France ». Jouant l'empathie – « nous avons vécu ensemble un temps où le métier d'agriculteur était une fierté » –, il a réaffirmé sa volonté de repousser les attaques injustes contre le monde agricole dans le domaine de l'environnement, soulignant au passage la nécessité de faire avancer le dossier du stockage de l'eau. Le candidat du Modem s'est prononcé pour « une stabilité des normes et une discrétion des contraintes administratives », pour le principe de réciprocité (notamment en termes d'utilisation des phytos), pour l'organisation des producteurs au sein des différentes filières et la « régulation des marchés, y compris internationaux ». Il a rappelé qu'il était « pour la vérité des prix », mais, à défaut de prix rémunérateurs, qu'il ne céderait « pas un millimètre sur le budget de la Pac » afin de garantir un niveau d'aides suffisant.

Jacques Cheminade en a « assez de la croissance financière qui s'accompagne d'une décroissance de l'économie réelle » et souhaiterait remettre de l'argent là où il faut. Il interdirait la spéculation sur les marchés agricoles (« Arrêtons de jouer avec ce qu'on mange ! »). Mais il souhaite également donner un horizon à l'agriculture, en investissant dans la recherche et en favorisant les innovations sur le terrain (y compris, mais pas seulement, dans les biotechnologies). L'harmonisation des normes environnementales et salariales en Europe, la structuration des filières par bassin de production, le soutien aux circuits de proximité, l'organisation des marchés communautaires et une « opération vérité » avec un étiquetage des produits mentionnant le prix payé au producteur, sont quelques points saillants de son programme.

« L'idée n'est pas de vous dire de belles paroles, vous allez en entendre sept fois », a entamé Nicolas Dupont-Aignan, avant d'enchaîner sur la « responsabilité écrasante du futur président » qui devra renégocier la Pac. La Pac « coûte à la France 7 milliards d'euros », a souligné le candidat. Une bonne raison de « ne pas se coucher devant la Commission », qui continuera sinon à détricoter la Pac et échangera l'agriculture contre d'autres secteurs économiques. Alors qu'il passe en revue les dossiers sensibles, ses propos suscitent sinon l'adhésion, du moins la sympathie. Le cas des producteurs d'endives ? « Et si le ministre de l'Agriculture et le ministre des Finances se rencontraient parfois ? » L'exception agricole à l'OMC ? « Il y a une exception culturelle pour le cinéma français. L'agriculture est à mon avis aussi importante que le cinéma... même si elle voit moins souvent nos dirigeants ! » Le verdissement ? « Pour préserver nos territoires, il faut surtout garder un tissu de petites exploitations qui irriguent le territoire » et, pour cela, « il faut leur garantir des prix ». La contractualisation ? « Un mensonge organisé ». Il a même un mot sur la finance agricole qui se serait égarée en engageant l'argent des agriculteurs sur les marchés financiers. « Je n'en dirai pas plus par délicatesse », s'arrête-t-il en regardant les organisateurs. Le candidat de Debout la République, qui souhaite « revenir à des fondamentaux » dans la politique agricole européenne et nationale, conclut en citant Einstein : « N'attendez jamais de ceux qui ont créé les problèmes qu'ils puissent les résoudre. »

François Hollande a rappelé que la vocation première de l'agriculture reste de produire des biens alimentaires. Pour assumer ce rôle, « il faut s'assurer que la part de la Pac dans le budget de l'UE soit maintenue. » Le candidat socialiste, qui « n'oppose pas progrès et environnement », bien au contraire, a rappelé le défi énergétique pour lequel l'agriculture a un rôle à jouer (biocarburants, biomasse, photovoltaïque...). Constatant que l'objectif, inscrit dans le Grenelle, d'atteindre 20 % de bio dans la restauration collective n'était pas atteint, il a promis de reprendre le travail en modifiant l'objectif : 40 % de produits locaux, bio ou pas, dans la restauration collective. Il a souligné le besoin d'une « politique de long terme par rapport aux réserves en eau », plutôt que de se contenter de gérer les crises. Il a repris le thème de l'harmonisation sociale dans l'UE, et insisté sur l'organisation au sein des filières agroalimentaires en France. « Je veux des contrats collectifs et non individuels entre les producteurs et les industriels, avec une visibilité, non seulement sur les volumes, mais aussi sur les prix ». Celui qui a proposé le « contrat de génération » dans les entreprises souhaite mettre cette idée en application aussi dans l'agriculture, pour « faciliter la transmission ». Et les emplois qu'il promet de créer dans l'enseignement concerneront aussi l'enseignement agricole. Quant à l'innovation, il est « pour », bien entendu, ce qui ne signifie pas qu'il puisse y avoir des « limites ». Une manière de ménager la chèvre et le chou...

L'intervention de Marine Le Pen a tourné autour du protectionnisme. « Un pan entier de notre agriculture s'effondre au profit d'importations », a-t-elle souligné. Pour la candidate du Front national, la solution n'est pas dans la course à la compétitivité : « Je ne prendrai jamais le moindre euro aux agriculteurs ou salariés sous prétexte de compétitivité. » Quant à l'accord UE-Maroc, « qui est assez naïf pour croire que quelques euros de moins sur une fiche de paye permettront de rivaliser avec le Maroc qui paye ses ouvriers 5 € par jour ? » Celle qui prône une politique agricole française accepte l'idée d'une Europe agricole, « mais certainement pas celle-là, qui est le valet de l'OMC, l'UE du dumping et du chantage permanent ». Elle prône la renationalisation des aides agricoles, pour « pouvoir soutenir efficacement et rapidement notre agriculture sans demander chaque fois l'avis de pays qui n'ont pas les mêmes conditions que nous ». S'élevant contre le principe même des DPU, qui « renchérissent les terres et ne permettent pas de piloter une politique agricole », elle refuse le découplage de l'aide laitière. « Eleveurs laitiers, renseignez-vous avant d'aller voter ! », a-t-elle lancé sous les sifflements des céréaliers. La candidate du FN a encore promis de demander des comptes aux financiers, aux industriels (notamment sur les pratiques d'abattage), et s'est engagée à protéger le « patrimoine unique » que représente l'agriculture française et ses AOC. Juste avant de quitter la salle, après avoir été applaudie, la candidate a jeté un pavé dans la mare : « J'ai été surprise en lisant vos documents de voir que l'un des cinq thèmes présentés semblait surtout défendre les intérêts personnels de M. Beulin, en tant que patron de Sofiprotéol. Il s'agit bien sûr du thème de l'innovation et de la recherche, qui défend les OGM sans écrire le mot. » Et de conclure : « M. Beulin, quand vous invitez des candidats et qu'ils se donnent la peine de venir, ne leur servez pas cette prose d'un mauvais lobbyisme. » Le président de la FNSEA n'a pas bronché tandis que la candidate sortait sous les huées du public.

S'il se produisait, comme les autres, en tant que simple candidat, Nicolas Sarkozy n'a pas hésité à user de son avantage de président toujours en place. Et à sortir de sa manche un atout : « Je viens de décider que, pour les retenues d'eau de moins de 350.000 m3, aucune autorisation ne sera nécessaire. » Dans la foulée, toujours sur le thème de la surcharge de règles tatillonnes, il a enchaîné sur une promesse en cas de réelection : « A chaque ministre qui me demandera une nouvelle norme, je demanderai la suppression de deux anciennes normes. » Autres promesses : faire reconnaître par l'UE le principe de réciprocité : « On ne peut pas imposer des règles à nos agriculteurs et importer des produits de pays qui ne les respectent pas. » Si L'UE n'admet pas ce principe, « au bout d'un an nous sortirons de Schengen », a promis le président-candidat. Dans le même ordre d'idée, il s'est engagé à favoriser les petites entreprises et notamment les circuits courts face aux géants de la distribution, à travers le « Small Business Act ». L'idée est de réserver 20 % des marchés publics aux PME. Là encore, « si ce n'est pas accepté par l'UE au bout d'un an, la France l'appliquera de manière unilatérale ». Sans risquer de nouveau un « L'environnement, ça commence à bien faire », Nicolas Sarkozy n'a pas manqué de tacler certains de ses concurrents : « Ce n'est pas moi qui ai passé un accord avec Mme Joly et les Verts... »

Dernière candidate à prendre la parole, Eva Joly, à peine entrée dans l'arène, a mis les pieds dans le plat pour désamorcer les critiques. « J'en ai assez des caricatures, des postures, des baratineurs. Il est de bon ton, chez certains candidats quand ils parlent aux agriculteurs, et chez certains agriculteurs, de fustiger les écologistes. Mais je sais qu'il y a des agriculteurs qui se servent du bulletin des Verts. Il y aussi des caricatures dans l'autre sens. Mais je sais que, ça aussi, c'est en train de changer avec l'arrivée dans notre camp d'agriculteurs, comme mon conseiller agricole René Louail, ou comme José Bové. » Au nom de l'eurodéputé, la salle, jusque-là sage, s'est déchaînée. « Ce n'est pas un paysan ! » Sans se démonter, la candidate des Verts a repris : « Ce n'est pas un paysan, mais qui défend les paysans au Parlement ? Qui a voté contre l'accord UE-Maroc ? » Les huées sont remplacées par quelques applaudissements. Et en reprenant point par point les cinq thèmes, Eva Joly cherche à démontrer que sa vision n'est pas toujours différente de celle des agriculteurs mais que ceux-ci ne vont « pas au bout du raisonnement ». C'est le cas pour le foncier où elle vise zéro artificialisation en 2050, sur le déficit chronique en protéines végétales, sur le fait que l'agriculture ne doit pas être abandonnée aux lois du marché... Et même sur l'environnement, « moi non plus je ne veux pas d'une écologie punitive, moi, comme vous, je veux des règles claires et stables », assure-t-elle, renvoyant la responsabilité des tracasseries administratives aux dirigeants en place. Sur l'innovation, en revanche, Eva Joly revendique sa différence en excluant les OGM. Ce qui n'a rien à voir avec de l'inaction, souligne-t-elle, puisqu'il est possible d'innover dans de multiples autres voies.

_____

(1) Cet événement se tient à l'initiative de : AS.CLCP (Accompagnement Stratégie – Comité de liaison des centres et associations de gestion partenaires), AGEV (Association générale des entreprises vinicoles), CNCER (Conseil national des centres d'économie rurale), CNEAP (Conseil national de l'enseignement agricole privé), CNMCCA (Confédération nationale de la mutualité et de la coopération), Groupama, MSA (Mutualité sociale agricole), FNCA (Fédération nationale du crédit agricole), Coop de France, FEVS (Fédération des exportateurs de vins et spiritueux), FNA (Fédération nationale du négoce agricole), FNCF (Fédération nationale de courses françaises), FNEDT (Fédération nationale des entrepreneurs des territoires), FNMJ (Fédération nationale des métiers de la jardinerie), FNSEA, Gnis (Groupement national interprofessionnel des semences et plants), JA (Jeunes Agriculteurs), Axema (Union des industriels de l'agroéquipement), Unifa (Union des industries de la fertilisation), UIPP (Union des industries de la protection des plantes), Unep (Union nationale des entrepreneurs du paysage), UNMFREO (Union nationale des maisons familiales rurales d'éducation et d'orientation).

Lire également :

Voir également les interventions des sept candidats à l'élection présidentielle de 2012.

B.L.