Une chaise de camping, un matelas, de la tôle, des résidus de tonte, du plâtre, ou encore des bidons d’huile : cet inventaire n’est pas celui d’une déchetterie, mais celui des bords de champs dans de nombreuses régions. « Les dépôts sauvages, chez nous, c’est tous les jours », confirme Guillaume Moret, agriculteur au Plessis-Gassot, et président d’une section locale de la FDSEA Ile-de-France.

Fin mars, Guillaume Moret a retrouvé sur un chemin un tas de gravats et un tas de branche, qui s’ajoutent aux restes de repas, aux canettes, ou aux bouteilles d’urine jetées depuis la route. « Les bords de nos champs sont devenus des poubelles », déplore-t-il.

Des ordures par semi-remorque

« Ça va du particulier qui jette ses déchets, à l’artisan qui ne veut pas faire la mise en décharge. Mais il y a aussi des filières organisées, qui versent des gravats par semi-remorques entiers », dénonce Guillaume Moret. Des déchets qui bloquent parfois l’accès des parcelles, obligeant les exploitants à perdre du temps pour les contourner, et à appeler les services communaux.

Au printemps, les déchets fleurissent chez Guillaume Moret. © DR

« Ce sont des gens qui proposent l’enlèvement des déchets de chantier sur Paris et la région parisienne, en mettant des annonces même », croit savoir Guillaume. Des camions qui déposent leur chargement pouvant représentant plusieurs centaines de mètres cubes sur les friches, ou les chemins.

Xavier Thirouin, directeur de la coopérative de Boisseaux dans le Loiret, confirme. « Il y a dix ans c’était surtout des petits déchets, mais aujourd’hui, c’est surtout des gros tas, des choses embêtantes qui devraient finir à la déchetterie. Les gens qui font des travaux rebalancent tout dans la nature. »

Poursuivre la sensibilisation

Les journées de collectes organisées par la coopérative de Boisseaux depuis quelques années pour sensibiliser les élèves au sujet des déchets, ne semblent donc malheureusement pas avoir endigué le phénomène. « Depuis 2010, on est toujours à 10 kilogrammes de déchet par kilomètre sur des routes de campagne », déplore Xavier Thirouin.

Une quantité que les agriculteurs mettent environ un jour à collecter lorsqu’ils se lancent dans le nettoyage. Les enfants, mobilisés par les écoles et les collectivités, continuent cependant, d’après le directeur de la coopérative, de représenter la clé du changement. « Mais les opérations faisant appel à la bonne volonté ne mobilisent que les gens déjà convaincus », regrette-t-il.

François Pétorin, agriculteur près de Niort (Deux-Sèvres), estime également nécessaire de poursuivre ces opérations de sensibilisation. « Il faut communiquer, parce qu’il y a des risques graves vis-à-vis de notre activité. » Lui a retrouvé dans ses champs des bobines de câbles, des canapés, des chaises de camping, et même des bouteilles de gaz. « Ça aurait pu entraîner des casses sur la moissonneuse », souligne-t-il.

Pris sur le fait

Michel (le prénom a été changé) cultive une centaine d’hectares dans le Nord. Il a découvert à plusieurs reprises des traces d’huile dans les fossés de ses champs. « À chaque fois c’était quatre ou cinq litres, pas grand-chose, mais les gens ne respectent plus rien. »

C’est d’ailleurs ce qu’il a essayé d’expliquer à l’homme en costume cravate qu’il a surpris un matin en train de lancer quatre poubelles dans ses champs. « Il était avec son fils. Quand je lui ai demandé de reprendre des sacs, il m’a répondu qu’il avait peur de salir ses chaussures. Alors j’ai menacé d’appeler les flics, et il les a ramassés. »

Le panneau déposé par Thibaud sur sa barrière. © DR

Même absence de civisme du côté de chez Thibaut Giraud, éleveur dans la Manche et as de la communication, qui, après avoir découvert 25 bouteilles de pastis sur ses terres, a accroché à sa barrière un panneau demandant aux promeneurs de respecter ses champs. « J’avais posé les bouteilles à côté, et dans la journée, quelqu’un en a ajouté une. C’est à se demander si on ne se fait pas narguer », s’agace Thibaut.

Coup de gueule

Dans tous ces témoignages, on sent que la colère gronde sur le sujet chez les exploitants. C’est sans doute parce qu’il a exprimé cette colère, que la vidéo d’Antoine Michel, salarié agricole dans le Doubs, a été tant partagée. « Je n’avais jamais vu d’aussi grandes quantités d’ordures, alors j’ai lancé un coup de gueule », explique le jeune homme.

Cartons, filets de pommes de terre, débris brûlés : à voir son tracteur rempli de détritus après une heure de ramassage, on comprend facilement pourquoi Antoine a ressenti le besoin de publier sa vidéo. Près d’une semaine après sa publication, il est d’ailleurs encore en train de ramasser les déchets. « On voulait commencer avec les épandages et le hersage, et au lieu de ça on va devoir faire les allers-retours à la déchetterie. »

L’histoire, dans son cas, n’est pas celle d’une incivilité à proprement parler, mais d’une étourderie. « Des poubelles de tris d’un centre de vacances à proximité de mes parcelles se sont renversées sous le vent, et les gens les ont relevées, sans prendre le temps de ramasser les déchets. » Qui, poussés par la tempête, se sont alors éparpillés dans les prairies.

Les bons réflexes

Monsieur Kohler, chef de la police municipale à Villers-le-Lac, le village d’Antoine, pense que cette affaire ne fera pas l’objet de poursuites, puisqu’il n’y a pas d’acte volontaire. « Mais lorsque le cas est volontaire, c’est la tolérance zéro, du moment que nous avons des preuves », assure-t-il. Car des tickets de caisse, ou des papiers trahissent parfois les contrevenants.

Les amendes peuvent aller de 1 000 à 4 000 € environ pour des personnes qui seraient découvertes en train de déposer des déchets. « Si la personne jette les sacs par la fenêtre de son véhicule, c’est encore plus grave, et c’est alors le tribunal qui tranche. » En 2018, Villers-le-Lac a enregistré près 16 procédures pour des dépôts sauvages, dont 9 ont abouti à des verbalisations.

Célia Laudy, en charge du sujet des dépôts sauvages pour la FDSEA Île-de-France, conseille avant tout aux agriculteurs de ne jamais toucher les détritus. « Du moment où vous les déplacez, vous en devenez juridiquement responsable », prévient-elle. Mieux vaut donc prendre le dépôt en photo, puis appeler la mairie. « Portez plainte plus tard, s’il y a une récurrence. »

Ivan Logvenoff