Avez-vous un lien personnel avec le monde agricole ?

Je n’ai pas de lien familial direct avec l’agriculture, j’ai vécu au rythme de la vie agricole durant toute mon enfance. J’ai grandi dans le village de Quevauvillers, en Picardie, qui comptait sept cents habitants à l’époque. Ma mère tenait l’unique pharmacie de la commune, et parmi ses clients, la majorité était agriculteurs. Tous les matins, j’allais chercher du lait chez mon voisin qui élevait des vaches. Et la plupart de mes copains vivaient sur des exploitations. Mon rapport à l’agriculture et au monde rural d’une façon plus générale est né durant ces vingt premières et belles années de ma vie.

Cet attachement n’a jamais vacillé. J’ai fait de la « proximité » un cheval de bataille. La preuve avec le journal télévisé de 13 heures : en 1988, j’ai créé un réseau de correspondants qui non seulement aimaient leur région, mais surtout y vivaient. Aujourd’hui, ce sont dix-neuf bureaux et cent cinquante journalistes répartis dans toute la France.

Ça vous a valu quelques critiques à l’époque de la part de vos confrères journalistes. Pourquoi ?

Cette organisation peut paraître évidente aujourd’hui… Mais pendant des années, j’ai en effet été très critiqué sur ma manière de faire le journal, par des médias parisiens notamment. Ces attaques ont pris fin avec le mouvement des Gilets jaunes qui a permis de faire prendre conscience à de nombreuses personnes, issues des médias mais aussi de la politique, qu’il existait une vie au-delà du périphérique. Et le 13 heures qui montrait la diversité des régions, des cultures et du monde agricole ! a soudain cessé d’être pointé du doigt et d’être moqué.

Le confinement a aussi fait prendre conscience aux Français des villes que ce qu’ils mangeaient ne poussait pas sous cellophane. Les citadins ont appelé au secours. Avec les ruraux, ils ont pris le chemin de la vente directe. Ils ont fait connaissance avec les producteurs. Ce n’est pas rien après des années d’ignorance ou d’incompréhension.

Est-ce à dire que la crise sanitaire a balayé les incompréhensions entre le monde agricole et les consommateurs, citadins en particulier ?

On s’aperçoit toutefois aujourd’hui que rien n’est acquis. Les consommateurs ont repris leurs mauvaises habitudes et délaissent à nouveau la vente directe. C’est pourquoi j’ai d’ailleurs consacré mon émission « Jean-Pierre et vous », diffusée le 20 mars 2021 sur LCI, aux agriculteurs. Nous leur avons donné la parole afin de comprendre leurs mécontentements au regard des manifestations qui se tiennent en ce moment dans toute la France, et les raisons qui font que la loi Egalim visant à une juste répartition de la valeur sur toute la chaîne alimentaire n’est aujourd’hui pas respectée.

J’ai été effaré de découvrir le revenu de certains agriculteurs. Il est vrai aussi que lorsque l’on interroge le consommateur, il nous répond toujours « préférer les produits français ». Mais de façon étrange, dans un magasin, il achète de manière quasi systématique le moins cher qui ne vient pas de France !

Prévoyez-vous de continuer à défendre les régions ?

Nous continuons en effet mon équipe et moi, à travers l’émission du samedi, mais aussi la plateforme numérique JPPTV. fr, ou encore avec Anne-Sophie Lacarrau sur le 13 heures de TF1, à faire en sorte d’être le reflet de cette France oubliée. En 1995, avec le JT, nous avions créé SOS Villages. À l’époque, chaque semaine, dix villages perdaient leur dernier commerce. Aucun organisme ne s’en occupait. C’est toujours le cas. L’opération se poursuit depuis plus de vingt-cinq ans. Nous avons souhaité défendre, depuis le départ, les activités en milieu rural dont personne ne s’est occupée pendant très longtemps.

Durant les trente-trois ans passés à la tête du 13 heures, j’ai aussi tenu à mettre en lumière les marchés. Lorsque l’on veut sentir la vraie vie d’une région, il faut aller se balader sur ses marchés. C’est un réflexe quand je pars en vacances. J’aime y entendre les accents, sentir les parfums, goûter aux produits de la terre, locaux et de saison. C’est une formidable approche pour découvrir un pays, ainsi que ceux qui le façonnent et le nourrissent. »

Propos recueillis par Rosanne Aries